Dada : au service des enfants karen

Dans les montagnes de Thaïlande, Dada habite une modeste maison sur pilotis. Elle déploie une énergie sans relâche pour son peuple, les Karen. Rencontre avec une jeune femme hors du commun.

Texte et photos : Adélaïde Faÿ

« Je ne veux pas parler de moi, je suis timide… » Dada hésite. Nous sommes à Chiang Mai dans le Nord de la Thaïlande. Perdue entre les plus hautes montagnes du pays, cette ancienne étape de la route de la soie est devenue une ville moderne qui attire des milliers de touristes chaque année.

Au cœur des minorités

À l’écart de cette agitation, Dada s’occupe des anciens Seigneurs du Royaume du Siam que le développement des villes et la modernisation du pays ont désacralisé : les éléphants. D’origine karen, Dada voue un véritable culte à ces animaux. C’est une question de culture, et la culture c’est important pour Dada. Essentiel même : « Je veux protéger ma culture car j’ai l’impression qu’elle est en train de se perdre. Par exemple, chez les Karen, nous ne montons pas les éléphants. » Alors quand Dada a découvert que l’activité touristique principale des montagnes de Chiang Mai était la randonnée à dos d’éléphant, elle a décidé de proposer quelque chose de plus respectueux : un centre où l’on prend soin des pachydermes et où les touristes sont invités à découvrir la culture karen. « Je veux que les touristes apprennent la vie et l’histoire des Karen. »

Mais dans la vie de Dada, il y a plus sacré encore que les éléphants. « Notre entreprise n’est pas très importante mais elle me permet de travailler bénévolement pour d’autres. » Ces autres à qui Dada dédie son temps et une bonne partie de son énergie, ce sont une trentaine de familles sans ressources qui sont parrainées par Enfants du Mékong. « Je veux préserver l’enfance dans mon pays ! » À 42 ans, Dada semble habitée par cette mission qu’elle s’est donnée. Il ne s’agit même plus d’une conviction mais d’un devoir. Discrète de nature, Dada s’exprime à voix basse mais avec ardeur : « Je dois les aider ! »

S'en sortir grâce à l'école

Dada, de son vrai nom que très peu connaissent, Narinda, croit dur comme fer en l’instruction. Ses revenus sont trop modestes pour qu’elle puisse aider financièrement ces familles qu’elle accompagne. Mais, avec elles, elle n’est jamais avare de son temps.

Du temps, elle en a passé d’abord à étudier. Toute petite, elle est obligée, comme ses six frères et sœurs, de travailler dans la ferme familiale. Du jour en lendemain, elle quitte le nid familial contre l’avis de ses parents. Sans le sou, elle s’inscrit à l’université avec la conviction qu’elle ne pourra s’en sortir que grâce à l’instruction. Encore aujourd’hui, c’est cette conviction qu’elle partage avec les familles pauvres qui viennent la trouver, inquiètes pour l’avenir de leurs enfants.

Pourtant cette période de sa vie n’a pas été simple : « J’étudiais loin de mon village, à Ubon [dans la province d’Ubon Ratchathani, au Sud de la région d’Isan et au Nord-Est de la Thaïlande, ndlr]. Je mettais un jour et une nuit en bus pour m’y rendre ! » La première année, Dada n’est même pas rentrée chez elle. Elle restait travailler le week-end pour payer l’université. Le coût de la scolarité à l’époque était de 300 bath par mois environ, l’équivalent de plusieurs jours de travail. Ses études ont duré six ans, six longues d’années à faire des allers-retours entre la ville et sa campagne, alors sans eau courante ni électricité.

 

Jeune fille karen dans les bras de sa maman
Jeune fille karen dans les bras de sa maman

A L'ECOLE DE LA VIE

Dada salue une jeune filleule karen
Dada salue une jeune filleule karen

« J’ai dû me battre pour étudier quand mes camarades de l’époque qui, eux, avaient de l’argent, ne voulaient pas aller à l’université ! » Aujourd’hui, elle a pris le parti de rire de ces inégalités, même si elle lutte chaque jour pour que d’autres enfants n’aient pas à en souffrir.

Mariée et mère de deux garçons, Dada rappelle souvent l’importance de l’éducation à ses fils : « On ne peut survivre que grâce aux études, c’est presque vital de pouvoir étudier. » Dada n’a pas d’argent à leur donner, mais comme beaucoup de parents, elle espère de tout cœur qu’ils feront mieux qu’elle, qu’ils pourront aller plus loin dans leurs études et avoir un bon emploi bien rémunéré.

La famille d’abord

Mais tout n’est pas question d’argent : ce n’est pas ce qui fera d’elle une bonne mère, ni ce qui fera de ses enfants de belles personnes. Pour Dada, la famille prime toujours sur tout le reste. Elle a de très grandes aspirations pour ses enfants : elle veut que leur cœur « devienne beau », expression à laquelle elle tient. Elle aimerait aussi qu’ils sachent distinguer le bien du mal et qu’ils restent soudés. Pour Dada, une vie ne se réussit pas grâce à de l’argent et des savoirs, mais grâce à une morale et une éducation bien transmises.

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Dada, ancienne filleule enfants du Mékong
Dada Responsable de programme pour Enfants du Mékong en Thaïlande

« J’ai dû me battre pour étudier quand mes camarades de l’époque qui, eux, avaient de l’argent, ne voulaient pas aller à l’université. […] On ne peut survivre que grâce aux études, c’est presque vital de pouvoir étudier ! »

Au service des plus pauvres

D’abord diplômée en communication, Dada a finalement choisi de s’investir dans le social pour satisfaire son aspiration à venir en aide aux populations reculées et mises de côté. Chaque jour Dada s’occupe des parrainages d’une trentaine d’enfants au sein de leurs établissements scolaires. Elle rend aussi régulièrement visite aux familles dans les villages et assure des traductions avec des étudiants de l’université.

En parallèle, elle coordonne à l’hôpital l’accueil des populations Akas et Lahus atteintes du sida. Les malades viennent de 24 villages différents. Émue, elle raconte que le VIH est devenu depuis dix ans un fléau dans les montagnes. Les populations locales transportent le virus de leur lieu de travail à leur lieu de vie. Là, au moins, elle se sent utile en aidant des gens qui ont plus de soucis qu’elle.

Dada aime sa vie. Nul ne pourrait soupçonner l’aura de cette petite femme paisible et fluette qui s’exprime à voix basse. Dans sa grande cuisine ouverte, Dada avoue dans un demi sourire avoir retrouvé la tranquillité de sa vie de petite fille depuis qu’elle travaille pour les autres. Elle sait qu’elle ne gagnera jamais beaucoup d’argent mais, peu importe, elle travaille pour « l’avenir de son pays ».

Une filleule reconnaissante

Jeune filleule karen étudiant dans un programme d'Enfants du Mékong
Jeune filleule karen étudiant dans un programme d’Enfants du Mékong

Comment avoir eu l’idée de demander à Enfants du Mékong de parrainer les enfants de cette communauté ? La réponse est évidente : Dada, plus jeune, a eu elle-même cette chance. Ce qu’elle a reçu d’un autre, elle a voulu le rendre possible à son tour à d’autres enfants. « Je n’ai jamais eu la chance de rencontrer mon parrain, et ça me rendait triste. Si un jour il lit cet article… qu’il me contacte tout de suite ! » ajoute-t- elle, les larmes aux yeux. Avant d’avouer, en esquissant un sourire, qu’autrefois, il lui est arrivé d’être jalouse de ses amis qui recevaient plus de lettres qu’elle.

En Thaïlande, beaucoup d’enfants vivent dans des situations compliquées : nombreux sont les couples séparés. Le père part. La mère aussi, parfois. Les enfants se retrouvent alors confiés à une grand-mère, une tante, une voisine. Si Dada continue à aider bénévolement les enfants de son pays, c’est pour qu’ils aient une vie meilleure que la sienne. Pour qu’ils soient capables de prendre soin de leurs familles, à leur tour. Il y a cinq ans pourtant, Dada aurait pu tout perdre. Un médecin lui a diagnostiqué un cancer. Dada a alors arrêté de travailler et demandé à ses enfants de rester près d’elle en abandonnant leurs activités. Elle a puisé dans sa famille la force de guérir. Depuis, son envie de se donner aux autres est décuplée. Dada sera toujours disponible pour les plus faibles et les plus pauvres tant que ses forces le lui permettront.

Dada ne voulait pas parler d’elle. Elle ne voulait pas se mettre en avant. Comme souvent dans sa vie, c’est pour les autres qu’elle a finalement accepté de parler : « Si c’est pour aider à mieux comprendre le parrainage et les besoins en Thaïlande, alors je veux bien vous livrer mon histoire ! »

En montant se coucher dans sa maison sur pilotis pour prendre un repos bien mérité, Dada demande que nous formulions tous un souhait pour elle : qu’elle garde la santé le plus longtemps possible afin qu’elle puisse continuer à venir en aide à ceux qui en ont le plus besoin.

Comme Dada, aidez les enfants des minorités ethniques à accéder à l'école :

Cet article est extrait du magazine Asie Reportages, trimestriel édité par Enfants du Mékong pour découvrir l’actualité sociale, politique et culturelle des pays d’action d’Enfants du Mékong. Si ce reportage vous a plu, n’hésitez pas à vous abonner !

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Alice Peltié
Alice Peltié Chargée de pays Thaïlande – Laos Contact