Soeur Emon : Lutter contre les violences domestiques
Travailler pour les migrants, la mission de Soeur Emon
Dans la province de Tak, en Thaïlande, Sœur Emon, accompagne les enfants migrants et leurs familles. A Ban Mae Tao Mai, elle est directrice d’une crèche accueillant une cinquantaine d’enfants birmans. Mais son action ne s’arrête pas là : elle met en place des journées de séminaires thématiques à destination de leurs familles. Par Clémentine Lathelier
Soeur Emon, responsable de la nurserie et l’initiatrice du séminaire sur les violences domestiques
Chaque matin, la cour du Centre retentit à deux reprises des voix des enfants du village : l’heure de la récréation a sonné. A quelques mètres des deux salles de classe, Soeur Emon travaille à son bureau, au calme.
« Je parle anglais comme un poulet », me confie-t-elle, avec cette envie sincère et constante qui l’anime, de bien faire.
Agée de 54 ans, elle est la responsable de la congrégation des Filles de la Charité de Ban Mae Tao Mai. Aînée d’une famille de cinq enfants, elle a grandi dans la province de Nakhonsithamrat au sud du pays : « Mon enfance a été remplie d’amour et de soins de la part de mes parents. Ma mère vendait du poisson. Elle se levait pour les acheter puis rentrait pour me donner le sein ».
En 1998, elle devient religieuse. Après avoir travaillé plusieurs années au Cambodge, elle se voit confier la gestion de la crèche de Ban Mae Tao Mai créée par la congrégation en 2005 : « Je suis arrivée en 2016 à Mae Sot, où la supérieure de l’époque m’a dit : «Ici, tu travailleras pour les migrants ».
La sécurité et l'amour dans la famille, la base d'un cadre propice
La ville de Mae Sot, située dans la province de Tak, est un passage important à la frontière entre la Birmanie et la Thaïlande. Il règne dans cette «Little Burma», comme on l’appelle, une atmosphère particulière : Indiens, Birmans, Thaïs et Chinois se côtoient, ainsi que de nombreux travailleurs humanitaires. Le camp de réfugiés karen de Mae La, créé il y a plus de 25 ans, est situé tout près. « La paix et l’amour commencent à la maison. La famille, c’est en quelque sorte la première école. Enfant, tu imites le papa, la maman. Donc c’est important d’avoir un lien proche avec les parents des enfants que nous accueillons ». La plupart des familles des enfants de la crèche sont originaires du Myanmar et sont des migrants illégaux (la Thaïlande n’est pas signataire de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés) : ils se retrouvent ainsi sans aucune protection contre une éventuelle arrestation suivie d’expulsion. Du fait de l’exil, le réseau familial est affaibli et les grands-parents sont la seule solution de garde pour les enfants. Aussi, la crèche de Ban Mae Tao Mai permet aux parents de travailler plus sereinement : ils savent qu’au Centre les enfants sont en sécurité, et ainsi ils peuvent plus facilement se rendre disponibles pour des travaux journaliers.
« Au Cambodge, c’était à moi d’aller rendre visite aux familles. Ici, avec le Centre, les gens viennent à nous. C’est une maison, un chez soi. Un chez soi, c’est un endroit où on peut exprimer son amour et où on reçoit aussi l’amour des autres. » explique Sœur Emon.
Susciter le dialogue entre des femmes de communautés différentes
Ce jour-là, ce ne sont pas les voix des enfants qui remplissent la cour de la crèche, mais celles de leurs mamans. Nous sommes le 17 janvier 2020. A l’initiative de Soeur Emon, une cinquantaine de femmes se sont réunies à l’occasion d’une journée de séminaire sur la thématique des violences domestiques.
La vieille, les religieuses ont rendu visite à chacune d’entre elles pour leur remettre une lettre d’invitation. Ce simple geste leur donne le sentiment d’être accueillies dans leur diversité et leur individualité, loin de l’effet de masse dont elles sont l’objet bien souvent. Mr. Kyen, le chauffeur, est venu les chercher chez elles : « Si vous êtes arrêtés, dites à la police que vous venez au séminaire ; expliquez-leur ! » lui a dit Soeur Emon.
Sandaween habite dans le bidonville de Tawitchailand, où se sont installés depuis plusieurs décennies des Birmans musulmans ayant fui les persécutions. Mucharee vit au village karen de Paday. Les femmes de Mekou sont, elles aussi, présentes. Toutes vivent à quelques kilomètres les unes des autres. Cependant, ces différentes communautés ont peu l’occasion de se rencontrer. Cette journée leur permet de se rencontrer et favorise un dialogue bienveillant, où la rencontre de l’autre permet de partager son expérience sur un sujet encore tabou.
Groupe de travail lors du séminaire.
Tout d’abord, Soeur Emon introduit le sujet avec la présentation d’un power-point. Des petits groupes de discussion sont ensuite formés autour d’une première question : qu’est-ce que la violence domestique ? Chacune écrit sur un papier ses idées. On vient en aide à celles qui ne savent pas écrire : ce sont les premiers échanges. Puis l’on s’interroge sur les solutions envisageables pour juguler cette violence. Enfin, chaque porte-parole se présente face à toutes et expose les réflexions de son groupe.
Il existe différentes formes de violences : les insultes, les menaces, les coups. Plusieurs femmes évoquent leur propre expérience envers leurs enfants, quand « on a passé une mauvaise journée par exemple » et que la frustration ou la colère explosent en violences.
Mucharee explique : « La violence domestique, cela peut-être parfois aussi du silence. »
« Ma Sœur, vous avez invité seulement les femmes, mais ce sont les hommes qu’il faudrait inviter : ce sont eux le problème », glisse la traductrice, présente au séminaire, à Sœur Emon.
Depuis 2007, le droit thaïlandais dispose d’un Acte sur la Protection des Victimes de Violences Domestiques, néanmoins, le nombre de victimes n’a cessé de s’accroitre. En 2019, selon le programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), 35% des femmes thaïlandaises ont subi des violences physiques et/ou sexuelles. Le confinement inhérent à la vie quotidienne des migrants exacerbe les pulsions : la promiscuité, les difficultés économiques, la consommation d’alcool et d’amphétamines,sont des facteurs susceptibles de les amplifier.
« Au cours de cette journée, les femmes peuvent échanger sur leurs expériences. Il y a certains choses qu’on ne peut pas obtenir par l’argent, mais grâce au temps. », ajoute Soeur Emon. Durant le séminaire, la parole se libère peu à peu. A Tawitchailand, Sandaween a quitté le foyer familial. Comme le papa ne pouvait pas prendre soin de sa fille Yanee, celle-ci a été recueillie par sa tante, vivant elle aussi dans le bidonville. Parfois, quand la maison devient trop toxique, la fuite s’avère être l’unique solution.
Le centre des soeurs offre un lieu apaisant où les femmes se sentent en sécurité et peuvent partager leurs joies et difficultés.
Les défis dans la lutte contre les violences domestiques sont encore nombreux, notamment sur la question de l’éducation et des médias ; l’enjeu principal étant de considérer la violence domestique non comme une affaire seulement personnelle, mais celle de la communauté et de la société.
« J’aime beaucoup cette photo de notre journée, reprend sœur Emon en commentant une photo sur son ordinateur. Cette femme a un regard profond, et le chat a le même. C’est un regard de protection, de compassion, d’amour. Bon ! Allez ! au travail ! Je dois me mettre à mon birman. Nous sommes tous des élèves ici, plaisante-t-elle. Nous nous reposerons plus tard ».
Vous aussi vous pouvez aider les enfants réfugiés :
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