Espoir de paix sur fond armée

Après 34 années de crise, l’avenir des camps de réfugiés qui jalonnent la frontière birmano-thaïlandaise est en suspens. Le cessez-le-feu, signé en 2015, a entraîné diminution de l’aide internationale puisque les camps devaient être fermés à plus ou moins brève échéance. Trois ans ont passé et la paix est plus que jamais menacée. Le retour des réfugiés en Birmanie est-il toujours envisageable ?

Texte : Marie-Charlotte Noulens – Photos : Anne Zutterling

Les habitations sont sommaires dans le camps de Mae La Oon.
Les habitations sont sommaires dans le camps de Mae La Oon.

Ancienne colonie britannique, la Birmanie accède à son indépendance en 1948. A cette époque, le jeune gouvernement birman promet un droit de sécession à ses minorités qui ne représentent pas moins d’un tiers du pays. Mais le gouvernement revient sur sa promesse d’un Etat fédéral et des armées ethniques s’organisent, notamment au sein des populations karen, wa, shan et kachin.

En 1984, les affrontements et la répression sont tels que des centaines de milliers de personnes fuient vers la Thaïlande, faisant de cette crise des réfugiés la plus longue de l’Histoire. Ces derniers sont répartis dans 9 camps le long de la frontière thaïlandaise.

. Par temps de pluie, les rues deviennent des torrents de boue dans le camps de Mae La Oon.
Par temps de
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dans le camps de
Mae La Oon.

Les années 2000 marquent un tournant pour la Birmanie qui entre dans une phase de transition politique avec l’élection en 2010 d’Aung San Suu Kyi. Malgré l’avènement d’un pouvoir civil à la tête de la Birmanie, il semblerait que peu de changements soient observables. L’armée garde le contrôle des ministères de la Défense, de l’Intérieur et des Frontières, ne laissant à Aung San Suu Kyi qu’une faible marge de manœuvre.

Pourtant, le 15 octobre 2015, le gouvernement birman et 8 groupes rebelles, à l’exception du KNPP, signent un accord international de cessez-le-feu, première étape d’un processus de paix. Une situation fragile durant laquelle le bruit des armes se fait encore entendre. « Nous avons eu beaucoup d’espoir cette année-là, au moment des discussions entre les représentants des ethnies et le gouvernement birman », précise un représentant d’une ONG qui souhaite rester anonyme, « aujourd’hui, les choses stagnent et nous envisageons une troisième solution pour l’avenir des réfugiés. »

Le retour au pays comme unique solution au conflit, selon les ONG

Une maman et son fils regardent le match de foot. Les distractions sont rares dans le camps de Mae La Oon
Une maman et son fils regardent le match de foot. Les distractions sont rares dans le camps de Mae La Oon

Au début de la crise, les réfugiés avaient la possibilité d’être placés dans un pays tiers tandis que d’autres tentaient leur chance en Thaïlande, au risque de se faire arrêter pour présence illégale sur le territoire.

Entre 2004 et 2009, 50 000 personnes ont pu être installées aux Etats-Unis, en Australie, au Canada, en Nouvelle-Zélande, aux Pays-Bas, en Finlande, en Norvège et en Suède. Mais, après une si longue période de crise, les principales terres d’accueil comme les Etats-Unis et l’Australie ont, peu à peu, baissé leurs quotas au point de ne plus les recevoir, à l’exception notable du Canada. « L’urgence pour eux s’est déplacée vers le Moyen Orient », souligne notre source.

A ce stade de la crise, l’intégration n’est pas non plus une solution envisageable. « La Thaïlande est un Etat de droit. Sans papiers, il est impossible de s’y installer. Quelques réfugiés tentent tout de même leur chance en Thaïlande mais les risques de se faire prendre sont grands », précise encore notre source.

D’un point de vue juridique, les habitants des camps ont le statut de réfugiés tant qu’ils y restent. En dehors, ils sont considérés comme des clandestins et prennent le risque de passer de longues années derrière les barreaux du centre de détention de l’immigration de Bangkok. Cependant, si l’on reproche souvent à la Thaïlande de ne pas avoir signé la Convention de Genève, ce pays a une longue et profonde tradition d’accueil des réfugiés de ses pays frontaliers ayant fui les combats. La Thaïlande a accueilli près de trois millions de personnes depuis le début des conflits dans les pays voisins.

Cette situation, en suspens depuis maintenant 34 ans, pourrait bien trouver une solution : celle d’un retour des réfugiés en Birmanie. Pourtant, les ONG et les leaders ethniques restent très fermes sur les conditions de ce retour potentiel. Il doit se faire dans le respect du droit, en toute sécurité, volontairement et dans la dignité. « La paix est si fragile », confie un représentant d’une ONG, « tout repose sur l’issue des négociations. Aujourd’hui, il m’est impossible de vous donner une date précise de ce retour. Mais nous espérons fermement qu’il sera possible car il n’y a pas d’autre issue pour ces personnes déracinées depuis des années. » Pour l’heure, les ONG émettent l’hypothèse que le processus de négociations n’aboutira pas avant trois ans. Le gouvernement birman a clairement annoncé qu’il n’était pas prêt à accueillir ses ressortissants. La Thaïlande, de son côté, assure qu’elle continuera à prendre en charge les camps de réfugiés le temps nécessaire.

Le retour des réfugiés, s’il est possible, se déroulera en trois étapes : la préparation du voyage, le voyage et l’intégration. De nombreux points de discorde restent sur la table des négociations, notamment les épineuses questions juridiques qui couvrent le statut des réfugiés qui n’ont pas été enregistrés.

Depuis le cessez-le-feu, les nouveaux arrivants et les enfants nés dans les camps ne sont plus fichés par l’ONU. Ils sont laissés sans papiers et apatrides.

Les questions du contrôle des territoires et des mines qui gangrènent la route sont aussi en débat.

Indéniablement, le retour des réfugiés ne se fera pas du jour au lendemain. Pourtant, dans cette perspective, les ONG commencent à se retirer de la zone tandis que la situation dans les camps reste inchangée.

Une aide internationale en perte de vitesse

Livraisons de poules dans le camp de Mae Rae Moe
Livraisons de poules dans le camp de Mae Rae Moe

Le cessez-le-feu a entraîné la diminution des aides et financements internationaux. Les ONG commencent à se dégager de la zone, réduisant les services à une peau de chagrin dans le domaine de l’éducation, de la santé, de l’eau, etc. Trois ONG sont parties dont l’ONG française Solidarité il y a trois ans. Les départs ne se font pas de manière anarchique et brutale. Il existe une ligne directrice et une procédure avant de se désengager. L’ONG doit d’abord informer les leaders du camp ainsi que les autres ONG, transférer ses programmes sur les autres associations et prospecter puis mettre en relations les ONG qui seraient en mesure de la remplacer.

Les 9 camps qui jalonnent la frontière birmano-thaïlandaise sont sous perfusion. La vie de ses habitants contraints dépend des allocations de subsistance versées par le HCR et les ONG. Or, le montant alloué ne suffit pas à couvrir le coût de la vie. En 2013, le HCR annonçait déjà les conséquences dramatiques sur ces populations qu’aurait une diminution des financements. « Depuis 2014, il n’y a pas assez de nourriture pour tout le monde », souligne Anne Zutterling, une volontaire d’Enfants du Mékong présente dans les camps il y a un an. En effet, les aides ont été réduites de manière drastique. « Les rations de riz sont passées de 17 kg à 7 kg, la quantité d’huile et de sucre a été diminuée. » Côté santé, même constat. « Avant, il y avait un petit dispensaire avec des soignants permanents. A présent, un médecin passe toutes les semaines et le nombre de médicaments disponibles est réduit. »

Dortoir des filles soutenues par edm dans le camp de Mae La Oon
Dortoir des filles soutenues par Enfants du Mékong dans le camp de Mae La Oon

Cette misère financière se conjugue à l’incertitude de l’avenir qui oscille entre un espoir de retour et les échos des armes côté birman. L’anxiété est palpable chez les réfugiés selon les ONG, entraînant des violences sociales auxquelles les associations tentent de faire face. « Les hommes deviennent violents, les enfants vont de moins en moins à l’école, le tout sur fond d’alcool et de drogue », déplore Anne Zutterling. Les personnes extrêmement vulnérables sont la priorité des associations, qu’il s’agisse des enfants, des handicapés et des personnes âgées. Karen Women Organisation effectue des campagnes de sensibilisation pour prévenir les violences familiales.

Les combats ont repris dans le district de Mutraw

Terrain de foot du camp de Mae La Oon
Terrain de foot du camp de Mae La Oon

En mars 2018, la tension était à son comble dans la zone contrôlée par les Karen. D’après le KNU , une armée ethnique, les forces gouvernementales auraient pénétré illégalement dans le territoire Karen, dans le but de réhabiliter la route militaire qui relie Ler Mu Plaw à Kay Bu, provoquant le départ de 1 700 villageois. Le 5 avril 2018 la mort de Saw O Moo, membre de l’ONG Karen Environmental and Social Action, a mis le feu aux poudres. Selon des témoins, il aurait été abattu par des soldats de l’armée birmane. Cet assassinat présumé a engendré des accrochages réguliers entre le KNU et l’armée, rendant le cessez-le-feu historique caduc.

Enfants karens dans le camp de Mae La Oon
Enfants karens dans le camp de Mae La Oon

Cependant des ONG tempèrent : « nous nous refusons à parler de rupture du cessez-le-feu car une voie pacifique de résolution du conflit est encore possible. Les négociations continuent et nous continuerons notre action humanitaire en ce sens. » L’ONG garde sa ligne directrice et vise le retour des réfugiés dans leur pays en les préparant à devenir autonome. Pour cela, des cours pratiques d’agriculture, d’élevage et de fermage mais aussi de construction de maison ont été mis en place. Retourner au pays est un rêve, inaccessible pour certains des réfugiés, proche pour d’autres.

[1] Karen National Union

Pour en savoir plus sur les populations réfugiées :

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