Monsieur Trang ou la conviction du cœur

Au centre du Vietnam, Monsieur Trang mène un combat acharné contre l’injustice et la pauvreté, entouré d’une armée de jeunes au cœur immense pour qui il est une source d’inspiration. Rencontre.

On dit parfois que la valeur n’attend pas le nombre des années mais il semblerait qu’avec le temps et l’expérience, certains d’entre nous révèlent des trésors d’humanité. C’est le cas de monsieur Trang* qui, au centre du Vietnam, mène un combat acharné contre l’injustice et la pauvreté, entouré d’une armée de jeunes au cœur immense pour qui il est une source d’inspiration. Rencontre.

Texte et photos : Antoine BESSON

Quand ils le nomment ou qu’ils s’adressent à lui, ceux qui le connaissent l’appellent toujours monsieur Trang. Ce monsieur systématiquement accolé à son nom est une marque de respect pour l’ancien professeur de français aujourd’hui à la retraite. Grand, l’œil pétillant de jeunesse, l’homme âgé s’avance d’un pas hésitant au milieu de la ville bruyante. Mais il ne faut pas se fier aux apparences : monsieur Trang n’a rien d’un vieux monsieur désœuvré. S’il hésite, c’est qu’il veut bien faire, qu’il veut être sûr de lui pour être le plus efficace possible.

À 77 ans, cet enseignant à la retraite court la ville à la rencontre d’une dizaine de jeunes à qui il a donné rendez-vous dans un café branché. Arrivés sur place, les étudiants l’accueillent avec le respect et la déférence dus à son âge. Mais au-delà des formules de politesse, on sent un véritable attachement et une admiration des plus jeunes pour cet homme, ses valeurs et l’exemple qu’il incarne pour eux. Tâm est une jeune étudiante en 6ème année de médecine. Issue d’une famille pauvre, elle bénéficie d’un parrainage pour continuer ses études. On pourrait croire que tout son temps libre est dédié ainsi aux études, aux stages et aux emplois qui lui permettent de subsister mais elle trouve encore le temps d’aider monsieur Trang régulièrement. « Avec lui j’acquiers de nouvelles compétences. Il m’a fait découvrir la rigueur dans le travail ! » s’exclame-t-elle enjouée comme si l’ancien professeur lui avait fait le plus beau des cadeaux.

Monsieur Trang ou la conviction du coeur
Monsieur Trang mène un combat acharné contre l’injustice et la pauvreté au centre du Vietnam

UNE JEUNESSE ENTHOUSIASTE

La femme de M. Trang
La femme de M. Trang l’accompagne dans la plupart de ses visites.

Je préfère de loin aider monsieur Trang plutôt que d’avoir davantage de temps libre

Mais alors quelle est cette mystérieuse activité pour laquelle monsieur Trang mobilise ces étudiants et dont ils lui sont si reconnaissants ? « Ici je suis chargé de coordonner les actions qui permettent à l’association Enfants du Mékong de parrainer des enfants au Vietnam et tous ces étudiants m’aident en allant visiter avec moi les villages, les responsables et les familles », explique le principal intéressé entouré de ses acolytes. Tâm renchérit : « Je préfère de loin aider monsieur Trang plutôt que d’avoir davantage de temps libre. Grâce à lui, j’ai rencontré de nombreuses familles pauvres et je me suis rendu compte non seulement qu’il y avait des enfants plus malheureux que moi, mais qu’ils avaient beaucoup à m’apprendre. » Tâm a rencontré dans un programme une petite fille dont le père est mort après avoir contracté le Sida. Émue, elle souligne : « Sa vie est extrêmement difficile mais elle reste courageuse et ne cesse de lutter pour vivre. Elle est une inspiration pour mon avenir ! » Au milieu du groupe un garçon s’exclame : « Ce n’est peut-être pas un vrai travail, ce que nous faisons avec monsieur Trang, mais cela aide beaucoup de gens et ça a du sens parce que nous soutenons ainsi des enfants pour qu’ils aillent à l’école. C’est important d’aider les autres ! » Au milieu de toute cette jeunesse enthousiaste, Monsieur Trang est aux anges. Sans doute se dit-il qu’il a réussi son pari : impliquer les étudiants dans les actions caritatives qu’il mène pour les « éduquer à l’amour » selon ses mots. « Cela ouvre le cœur de ces jeunes de découvrir l’histoire des enfants que nous parrainons. Cela les éduque à l’amour et en particulier, celui des plus pauvres. »

Monsieur Trang vit aujourd’hui dans la maison qui l’a vu naître en 1946. Une vieille bâtisse de bois aux tuiles laquées dans la plus pure tradition vietnamienne. Fier de cet héritage, il se raconte volontiers ainsi que sa famille : une famille de sept enfants, déchirée par les guerres. D’abord la guerre d’Indochine qui voit son père, ingénieur des ponts et chaussées, s’engager aux côtés du Vietminh dès les premières heures peu après sa naissance. À l’inverse, sa mère, fervente catholique, élève seule ses enfants dans un esprit anticommuniste. L’un des frères aînés de monsieur Trang deviendra ainsi officier dans l’armée du Vietnam du Sud et décèdera en se battant contre le camp de son père lors de la guerre du Vietnam qui oppose le Nord communiste à la république du Vietnam du Sud plutôt conservatrice.

La maison traditionnelle de M. Trang
M. Trang et sa femme devant leur maison traditionnelle héritée de la famille de M. Trang.
Les deux frères de M. Trang
Chez lui, M. Trang entretient la mémoire des ancêtres dont deux de ses frères, l’un prêtre et l’autre soldat tombé dans la guerre contre le Viet Cong.

Diplômé de l’Université de Lettres de Saïgon, le jeune monsieur Trang est alors un idéaliste déchiré par son double héritage. « J’étais fasciné par l’idéal des communistes : lutter et combattre pour les pauvres. Mais j’étais aussi à l’époque engagé dans un mouvement d’étudiants catholiques. » Cette période d’hésitation ne durera pas et c’est l’histoire qui se chargera de convaincre définitivement monsieur Trang : le 30 avril 1975, Saïgon tombe aux mains des communistes et le jeune étudiant idéaliste devenu professeur de français découvre la réalité qui se cache derrière les idéaux. « J’ai perdu mes illusions après la libération du Sud. Les communistes n’étaient pas les libérateurs que j’espérais. Ils ont tout pris et ne nous ont laissé que les inégalités et la pauvreté. »

UNE NOUVELLE MISSION

Cette déception pèsera lourd dans la vie de monsieur Trang qui restera toute sa vie un enseignant heureux de préparer les jeunes à leur avenir. Jamais cependant il ne réussira à devenir directeur ou à occuper un poste à responsabilités en raison de ses convictions anticommunistes. « On m’a proposé d’entrer au parti car mon père était devenu haut fonctionnaire à Hanoï avant de décéder en 1963. Je n’ai pas hésité avant de refuser. Toute ma carrière, j’ai vu des incompétents monter dans la hiérarchie parce qu’ils avaient les bonnes allégeances. » Abandonnant l’idée de faire carrière, monsieur Trang se concentre alors sur un autre idéal : « J’ai vu que notre société vietnamienne moderne engendre beaucoup de pauvreté et de malheurs. Je me suis donné pour mission de les aider. »

Une mission qu’il partage avec sa femme avec qui, en 2007, quand ils prennent tous deux leur retraite, il décide de se mettre au service de l’association Enfants du Mékong.

« J’ai un seul pouvoir, c’est celui de servir les plus pauvres », confie l’homme frêle avec un sourire radieux et une détermination à toute épreuve. Dans les tremblements de sa voix gronde la révolte. Monsieur Trang ne supporte pas l’injustice. « Avec le temps, je me suis rendu compte que les œuvres humanitaires sont parfois très partiales et ne sélectionnent pas en fonction des critères de pauvreté mais entretiennent une forme de communautarisme : certains prêtres catholiques aident les familles catholiques, d’autres œuvres n’aident que certaines ethnies… »

J’ai un seul pouvoir, c’est celui de servir les plus pauvres.

« Avec Enfants du Mékong, je veux que tous les enfants aient les mêmes chances pour aller à l’école », dit celui qui se souvient encore de l’émotion qui l’a étreint lors d’une récente visite. « J’ai croisé la route, il y a quelque temps, d’une petite fille qui avait été abandonnée par son père et sa mère. Elle était incapable de sourire. J’ai fait en sorte qu’elle soit parrainée et je suis retourné la voir il y a peu. C’est devenu une petite fille ouverte et joyeuse qui aime profondément étudier. »

Je parraine un enfant du Vietnam
Petite fille parrainée au Vietnam

Les joies de monsieur Trang sont simples, ce sont celles de tous les enfants qu’il aide et c’est justement cette joie qu’il veut transmettre à ces étudiants qui l’aident et l’entourent. Il a un seul regret : « Le problème des étudiants, c’est qu’ils finissent par me quitter », glisse avec une pointe de mélancolie cet homme pourtant si fier du parcours de ses protégés. Comme cette jeune fille qui a perdu son père, sa mère et son petit frère dans une explosion alors qu’ils ramassaient le fer des munitions abandonnées après la guerre. « Elle vivait dans une maison très pauvre, souffle le responsable qu’on sent atteint dans sa chair par le destin de cette enfant, pourtant elle a tenu bon et est même allée à l’université. Elle a fait partie de ces étudiants qui m’aident à visiter les programmes et aujourd’hui elle est diplômée en marketing et en économie. »

On ne peut imaginer plus grande fierté chez monsieur Trang qui, dans l’obscurité de sa vieille maison de bois, écrit sur son cahier cette histoire qui viendra s’ajouter à toutes celles qu’il a déjà consignées et tant d’autres qui restent à écrire. « Vous savez quand j’étais professeur, je ne pensais pas qu’un enfant pouvait réussir à entrer à l’université sans des cours supplémentaires, mais la volonté de ces enfants dont je m’occupe depuis que je suis à la retraite m’a prouvé le contraire ! » Ce qui montre bien que même un professeur à retraite peut encore apprendre du courage des plus petits.

*Les noms des personnes et des lieux ont été modifiés pour garantir la sécurité des témoins.

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Antoine Besson
Antoine Besson Rédacteur en chef du magazine Asie Reportages