« Les Birmans ont le sentiment de ne plus avoir d’avenir.»

Entretiens avec Christian Lechervy, ambassadeur de France en Birmanie sur la situation du pays déchiré par la junte et les milices.

Le 1er  février dernier, la Birmanie entrait dans la seconde année d’un conflit qui oppose l’armée et une partie importante du peuple birman. Tandis que chaque jour apporte son lot d’horreurs et de massacres, l’avenir du pays semble plus incertain que jamais. Christian Lechervy, ambassadeur de France en Birmanie, nous livre ses impressions depuis Rangoun et dresse le portrait d’un pays déchiré par la violence.

La Birmanie est depuis plus d’un an sous le contrôle d’une junte militaire, après dix ans d’une transition démocratique pleine de promesses. Comment qualifieriez-vous aujourd’hui ce nouvel acte dans l’histoire politique du pays ?

De régression. Comment en effet ne pas employer cette image quand les statistiques nous renvoient 15 ans en arrière ? En 2021, la Birmanie a vu sa croissance économique contractée de plus de 18 %, la pauvreté doublée, le nombre de personnes en besoin d’aides humanitaires multiplié par 7 et plus de 450 000 personnes obligées de fuir leur domicile. Dans l’État Kayah [à l’est du pays], c’est près de 60 % de la population qui a été déplacée par les combats. Et à l’échelle nationale, c’est désormais 46 % de la population  qui vit sous le seuil de pauvreté.

À cette rétrogression économique et sociale, s’est ajouté un affaiblissement de l’État, notamment dans ses missions éducatives et sanitaires. Le coup d’État militaire du 1er février 2021 a considérablement amplifié les difficultés nées de la propagation de la COVID-19 depuis mars 2020. Il a entraîné une désorganisation de l’appareil administratif : plus du tiers des fonctionnaires ont été licenciés pour des motifs politiques. Le putsch a suscité un tel niveau de défiance vis-à-vis de l’appareil de l’État que des millions d’enfants ne sont plus scolarisés et de nombreux patients évitent de se faire soigner dans les institutions publiques. Le bilan est terrible : deux années scolaires blanches pour le plus grand nombre des établissements, des écoles élémentaires à l’université, et des milliers de victimes faute de soins et d’accès aux médicaments. La Birmanie a aujourd’hui le taux de vaccination le plus faible d’Asie du Sud-Est.

Alors que ses habitants sont massivement confrontés au variant OMICRON. Elle est l’un des 3 pays au monde qui, par ses obstacles politico-administratifs, n’a pu bénéficier jusqu’ici de la facilité COVAX d’accès aux vaccins. En restreignant ses importations de médicaments au nom de l’autosuffisance et de la réduction des dépenses en devises étrangères, près de 35 000 personnes ont perdu la vie selon les organisations internationales. Les auteurs du pronunciamiento de 2021 ont obéré l’avenir de leur pays. Ils ne mettent pas en place, comme ils le disent, une « authentique démocratie multipartite disciplinée ». Ils ont restauré un régime militaire. Le gouvernement  est d’ailleurs inféodé au Conseil d’administration de l’État dirigé par le commandant-en-chef des services de défense. Le nouveau pouvoir exécutif n’est pas seulement en train de revenir sur les avancées du gouvernement civil de Daw Aung San Suu Kyi (2016 – 2021) mais également sur celles décidées par le régime de son ante prédécesseur, celui du général Thein Sein de 2010 à 2016.

 

 

La population en quelques chiffres :

450 000 personnes
obligées de fuir

46% de la population
vit sous le seuil de pauvreté

1,6 millions
d’emplois détruits depuis 2ans

 

 

Des véhicules incendiés dans le canton de Hpruso, en Birmanie, le 24 décembre 2021 (photo fournie par la Force de défense des nationalités karenni).

Beaucoup de Birmans ont le sentiment de ne plus avoir d’avenir. Cette perception est transgénérationnelle. En reprenant le pouvoir, les militaires ont sous-estimé combien ils seraient confrontés à des oppositions familiales de tous âges.

 

Manifestations en Birmanie
Une manifestation en Birmanie suite au coup d’état. Crédit: AFP.

Quelles sont les répercussions de ce renversement du pouvoir sur les civils birmans aujourd’hui ?

Nous voyons un pays plongé dans une guerre civile. Certes, la République de l’Union du Myanmar n’a jamais connu la paix et l’harmonie civile depuis son indépendance en janvier 1948, mais aujourd’hui des affrontements armés se déroulent dans des régions du centre du pays où ils étaient inconnus depuis des décennies. Les grandes villes (Mandalay, Rangoun) et même la capitale Nay Pyi Taw, connaissent des coups de main meurtriers et des attaques à l’explosif contre des installations des forces de sécurité ou liées à leurs intérêts et leurs officiers. Les Birmans revivent dans la peur, celle des informateurs (dalan), des descentes d’hommes en armes et des exactions qui s’en suivent (arrestations, tortures, rackets atteintes aux biens…). Beaucoup de Birmans ont le sentiment de ne plus avoir d’avenir. Cette perception est transgénérationnelle. Elle est très perceptible au sein de la Génération Z mais également chez les plus anciens, à commencer par leurs parents ayant vécu les révolutions de 1988 et de Safran (2007). En reprenant le pouvoir, les militaires ont sous-estimé combien ils seraient confrontés à des oppositions familiales de tous âges. Contrairement aux juntes passées, celle du général Min Aung Hlaing ne s’est pas opposée à des civils exigeant des évolutions démocratiques, elle a mis à bas un gouvernement  civil arrivé au pouvoir par la voie des urnes et appelé à se succéder à lui-même par une volonté populaire clairement exprimée (le 8 novembre 2020).

Les chefs de la Tatmadaw [le nom de l’armée en Birmanie, ndlr] ont confisqué la voix du peuple. La colère populaire n’en est que plus grande. Cette fois-ci, elle s’exprime par des actions politiques pacifiques mais également par la voie des armes. Près de 350 groupes de défense du peuple (PDF) se sont constitués depuis le deuxième trimestre 2021. Ils bénéficient d’un large soutien populaire, dans les campagnes mais également dans les villes. Ils conduisent leurs opérations eux-mêmes mais aussi en coopération avec des groupes ethniques armés (Chin, Kayah, Kachin, Kayin). Ces connivences relèvent d’intérêts politico-militaires de courts termes entre opposants contre les militaires mais elles laissent entrevoir des possibilités de convergences plus profondes voire prometteuses  pour l’avenir de la société, notamment quand les acteurs esquissent des volontés communes de construire une Birmanie « fédérale et démocratique ». On n’en est encore très, très loin mais force est de constater des rapprochements interethniques et partisans nouveaux.

De l’extérieur du pays, le Mouvement de Désobéissance Civile (CDM) a donné l’impression que toute la société birmane refusait la prise de pouvoir de l’armée.

L’ampleur du rejet du coup d’État militaire a été à la hauteur du soutien accordé par les citoyens à la Ligue Nationale pour la Démocratie (NLD) lors des dernières élections générales du 8 novembre 2020. On peut d’ailleurs noter que les combats les plus violents se déroulent aujourd’hui dans des régions (Magway, Sagaing) et État (Chin) où le parti de Daw Aung San Suu Kyi a remporté un triomphe électoral en 2020, tant à l’élection des députés nationaux que provinciaux.

La contestation  du coup de force militaire est également venue de l’appareil d’État lui-même. Symbole s’il en est, le premier manifestant pacifique abattu par les forces de l’ordre l’a été le 9 février dans la capitale Nay Pyi Taw. Dès le début du putsch, l’un des aiguillons de la contestation  a été le corps médical. C’est de Mandalay et sa faculté de médecine qu’est parti le Mouvement de Désobéissance Civile (CDM). Il est vrai que depuis l’arrivée au pouvoir de la NLD, les secteurs de la santé et de l’éducation ont bénéficié de moyens nouveaux alors que ces politiques publiques furent délaissées pendant des années par les généraux au pouvoir.

Le CDM a démontré que la gronde populaire du printemps 2021 n’était pas seulement la révolte d’une jeunesse connectée à Facebook, urbaine et privilégiée, elle était l’expression d’un mécontentement populaire, y compris de cadres installés ayant travaillé parfois très étroitement avec les régimes militaires antérieurs. Le ralliement spectaculaire à l’opposition du représentant permanent de la Birmanie aux Nations unies en a été un des signes.

Au fil des mois, les manifestations CDM ont pris de nouveaux tours. Le 10 décembre 2021 et le 1er  février 2022, elles se sont traduites avec succès par des opérations villes-mortes à l’échelle de tout le pays. Elles s’accompagnent d’opérations de boycott de produits fabriqués par des entreprises détenues par l’armée (abonnement de téléphonie mobile, bière, cigarettes…) voire de collectes de fonds (bons du trésor, loterie nationale). La junte n’arrive pas à juguler cette opposition et à trouver les parades  à des formes d’expression évolutives et jusqu’ici inusitées en Birmanie.

 

Christian Lechervy, ambassadeur de France en Birmanie

De quel degré de violence parle-t-on aujourd’hui ?

Il est difficile d’établir un bilan fiable. Généralement  pour mesurer le degré de victimisation on recourt aux statistiques publiées quotidiennement par l’Association d’assistance aux prisonniers politiques (AAPP). Selon cette source non gouvernementale d’opposition, au 18 février 2022 : 1 560 personnes ont été tuées, 12 228 arrêtées et 1 973 sont recherchées sur la base d’un mandat. Ce décompte ne rend que partiellement compte des violences. Il n’est pas à même de dénombrer les pertes au sein des forces de l’ordre. Celles-ci sont loin d’être négligeables. Des combats de haute intensité se tiennent régulièrement. Depuis le début de la saison sèche, la Tatmadaw multiplie les opérations de bombardement depuis ses avions de combat et ses hélicoptères. L’artillerie est, elle aussi, massivement employée. Un usage disproportionné de la force est très récurrent. De nombreux crimes de guerre sont et ont été commis, en toute impunité jusqu’ici.

Les ressources humaines de la Tatmadaw sont limitées en nombre et en qualité. Son renseignement, notamment en milieu urbain, est souvent défaillant. Des carences qui se traduisent par des surcroîts de brutalité sur les biens (incendies volontaires, pillages…) et les personnes (boucliers humains, décès en détention et en cours d’interrogatoire, recrutements de force, tirs indiscriminés…). Les exactions sont également le fruit de groupes paramilitaires (Pyu Saw Htee) ou de milices ethniques affidées à la Tatmadaw comme c’est le cas dans l’ouest et le nord du pays. Elles existent également du côté des oppositions. Des recrutements d’enfants-soldats ont été évoqués, des exécutions extrajudiciaires observées et des mines dispersées. Autant d’actes condamnables.

La diplomatie dispose-t- elle aujourd’hui de moyens concrets pour défendre les plus faibles en Birmanie ? En particulier les enfants victimes des affrontements armés ?

Il n’y a pas et il n’y aura pas de solution aux drames birmans, sans les Birmans eux-mêmes. Si nous exigeons un accès indiscriminé et immédiat aux populations dans le besoin, cela dépend fondamentalement des acteurs sur le terrain et dans le pays. Les sorties de crise explorées, notamment par l’ASEAN ou avec les Nations unies, ont au cœur de leur objet l’accès à l’aide humanitaire. Cet objectif est inscrit parmi les 5 principes de consensus qui ont été agréés en avril 2021 à Jakarta par les chefs d’État et de gouvernement d’Asie du Sud-Est alors qu’ils rencontraient pour la première fois le général Min Aung Hlaing. C’est d’ailleurs faute d’avancées, en particulier sur ce point, qu’il n’a pas été invité au sommet des dirigeants de la fin 2021 et que son ministre des Affaires étrangères a été écarté des rencontres programmées  par la présidence cambodgienne. L’enjeu humanitaire est considérable car, aujourd’hui, c’est près de la moitié de la population  birmane qui vit désormais sous le seuil de pauvreté. S’il y a nécessité d’apporter une aide humanitaire massive, réduite en grande partie aujourd’hui à des programmes d’assistance et donc de dépendance des populations, il est tout aussi essentiel de sauvegarder un accès aux services de base sur le long terme en allant au-delà des modalités opérationnelles de l’action humanitaire.

Au cours de l’année écoulée, c’est près de 12 millions d’enfants qui ont été déscolarisés. Vous avez raison de dire que les enfants sont parmi les premières victimes du coup d’État militaire et de l’intensification  de la guerre civile. 1 200 000 enfants ont besoin d’une assistance humanitaire. Plus de 40 % des personnes déplacées sont des enfants. La pauvreté  urbaine a été multipliée par 3. Près d’une centaine d’enfants ont été tués au cours de l’année écoulée par les forces sous les ordres de la junte. Parmi les mauvaises nouvelles, on retiendra enfin que 8 parties en conflit ont été recensées par l’UNICEF comme ayant recours à des enfants-soldats : la Tatmadaw en particulier dans l’État Chin et la région du Sagaing mais également la KNU, la DKBA, la KNU-PC, la KNPP, l’USWA, la KIA et le RCSS. Une cinquantaine d’enfants et d’adolescents issus des rangs des forces de défense du peuple seraient mêmes en détention

 

 

Acronymes :

La KNU
l’Union national Karen

La KNU-PC
L’union national Karen du conseil pour la Paix

Le KNPP
Parti progressiste national Karen

La DKBA
Democratic Karen Bouddhist Army

L’USWA
United Wa State Army

la KIA
Kachin Independance Army

Le RCSS
Restoration Council of Shan State

 

 

La bataille numérique est une des dimensions essentielles du combat qui s’est engagé. Le soutien et l’attention de l’extérieur, des diasporas et des États tiers, seront tout autant déterminants.

À quoi devons-nous nous attendre dans les mois à venir ?

Sur tout l’arc nord-ouest du pays, il est à craindre une poursuite acharnée des combats, tout au moins jusqu’à la saison des pluies. Il est probable que les harcèlements urbains contre les intérêts et les soutiens à la junte relèveront également du quotidien. Les manifestations pacifiques (flash-mob) se poursuivront tout autant. La mobilisation de l’opposition à la junte passera à travers des messages sur les réseaux sociaux que les services de la junte chercheront à limiter en augmentant les coûts des communications ou en interdisant les VPN. La bataille numérique est une des dimensions essentielles du combat qui s’est engagé. Le soutien et l’attention de l’extérieur, des diasporas et des États tiers, seront tout autant déterminants.

Sur le plan diplomatique, des efforts seront menés sur tous les fronts. Au Conseil de sécurité, la crise birmane demeurera à l’agenda, la nouvelle Envoyée spéciale du Secrétaire général des Nations unies sera appelée à rendre compte. Il en sera de même pour le vice-Premier ministre cambodgien Prak Sokhonn auprès de ses pairs de l’ASEAN qui l’ont désigné comme leur Envoyé spécial pour l’année 2022. Dans l’Union européenne, de nouvelles sanctions seront engagées contre des personnes ou des entités économiques, si un dialogue politique inclusif ne se met pas sérieusement en place. Du côté français, nous poursuivrons nos efforts avec nos partenaires régionaux et internationaux de bonne volonté. L’action humanitaire sera, à ce titre, une priorité de premier rang. Quant à la situation économique, elle ne pourra guère s’améliorer, en particulier du fait de l’absence de confiance dans les politiques conduites par le Conseil d’administration de l’État et en l’absence d’investissements étrangers. Les grands bailleurs de fonds multilatéraux ne seront pas appelés à reprendre très prochainement leurs financements indispensables au développement des infrastructures et à la croissance. Dans ce contexte, il sera bien difficile pour l’économie birmane de recréer les 1,6 millions d’emplois détruits ces derniers mois par la COVID-19 et les effets du coup d’État. En un an, c’est en effet 31% des emplois de la construction, 27% de ceux de la confection et 30% du tourisme qui ont disparu.

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