L’Issan : A la poursuite des saisons

Encore peu visitée par les touristes, la région nord-est de la Thaïlande, appelée Issan, s’étend sur plus d’un tiers du pays. Terre rurale avant tout, l’Issan est la région la plus pauvre de la Thaïlande en raison de son climat difficile, entraînant une profonde misère sociale.

Texte et photos : Marie-Charlotte Noulens

Situé sur le plateau de Khorat, l’Issan est le point de contact de la Thaïlande avec deux de ses voisins, le Laos et le Cambodge. La quasi-totalité de ce territoire est dédié à l’agriculture qui représente environ 22% du PIB. Chaque année, au rythme des saisons, se joue pour ses habitants une course à travers les vingt provinces afin de trouver du travail dans les champs. Cet exode de travailleurs journaliers, hommes et femmes, a un retentissement néfaste sur les familles.

L’agriculture au cœur de l’économie locale

Des champs s’étendent à perte de vue sur cet immense territoire. Entre les sillons de terre rouge, sont cultivés des bananiers, du maïs, la canne à sucre et du manioc dont les feuillages verdoyants adoucissent quelque peu l’impression de sécheresse en saison chaude. Ici, la vie des habitants est intimement liée au climat. Vivre au gré des saisons n’est pas une philosophie mais bien une question de survie. « Entre février et mai, il n’y a pas beaucoup de travail dans les champs à cause de la sécheresse », explique sœur Albina, une religieuse philippine installée dans cette région depuis 34 ans, au service des pauvres. « Puis, vient la saison des pluies, de mai à octobre. Durant cette période, les terres sont inondées… Les sols ne sont plus aussi bons qu’avant en raison de la surexploitation », déplore-t-elle.

L’eau est aussi une ressource qui commence à manquer, ce qui tend à diminuer la production de riz. « La plantation se fait une fois par an, parfois deux pour les régions les moins sèches. » Cette météo difficile et capricieuse est à l’origine du flux des travailleurs saisonniers à travers les provinces. Un champ, une culture, un patron pour quelques semaines, quelques mois, puis il faudra repartir pour trouver une autre exploitation qui recrute. Les mois où il n’y a pas de travail dans les champs, les hommes, et de plus en plus les femmes, sont embauchés sur les chantiers de construction. Sous un soleil de plomb, ces travaux sont éreintants et on déplore de nombreux accidents. Sans contrat ni protection sociale, la prise en charge médicale des travailleurs blessés est aussi rare qu’onéreuse et bon nombre de familles ne vit qu’avec les aides allouées par le gouvernement.

Les familles les plus pauvres s'endettent auprès des autres villageois pour se nourrir car les banques refusent les prêts sans garanti ©Marie-Charlotte Noulens
Les familles les plus pauvres s’endettent auprès des autres villageois pour se nourrir car les banques refusent les prêts sans garanti ©Marie-Charlotte Noulens

Répercussions sur la structure familiale

Les grands-parents élèvent souvent leurs petits-enfants, dans les familles éclatées ©Marie-Charlotte Noulens
Les grands-parents élèvent souvent leurs petits-enfants, dans les familles éclatées ©Marie-Charlotte Noulens

Au pied du parc national de Nam Phong, dans un petit village cerné par les champs, nous allons à la rencontre des familles pour faire le point sur les progrès de chaque enfant avant la rentrée scolaire. De maison en maison, extrême pauvreté et opulence se côtoient. « Beaucoup d’Occidentaux qui viennent m’aider sont choqués par cet écart dans un même village. Mais que voulez-vous ? Chacun a le droit d’habiter où il l’entend et avec ses moyens. » La religieuse a commencé sa vie de missionnaire en Issan au service des lépreux il y a trente ans. La maladie est éradiquée depuis, mais de nombreuses personnes âgées en portent encore les stigmates. Appuyées sur leur grosse canne de bambou, elles ont fait le déplacement jusqu’au centre du village pour accompagner leurs petits-enfants. « Dans la majorité des familles en Issan, ce sont les grands-parents qui s’occupent des enfants. Leur seule ressource est la maigre retraite que verse le gouvernement », souligne la religieuse. En effet, la recherche d’un travail mène les adultes, tant hommes que femmes, loin de chez eux provoquant ainsi un éclatement de la famille aux quatre coins du pays. La plupart du temps, les parents ne reviennent jamais, laissant maison et enfants derrière eux. Bon nombre de jeunes arrête l’école à 13 ans pour travailler dans les champs et apporter un soutien financier à leurs grands-parents âgés ou malades.

L’éclatement familial peut prendre une tournure pour le moins inopinée. « Certaines femmes vont travailler alors qu’elle sont enceintes. Il arrive souvent qu’elles accouchent dans les champs. » Dans de nombreux cas, elles ne sont pas dans leur province d’origine. Obtenir un certificat de naissance est une mission quasi impossible, « ce qui pose un problème pour la scolarisation de ces enfants. Il est possible que des professeurs ne soient pas trop regardants mais d’autres sont catégoriques et refusent de les inscrire sans preuve de leur existence légale », explique sœur Albina. Les chefs de villages demandent aux familles de payer une somme astronomique en échange de ce papier administratif. « Ce qu’il nous faudrait pour nous aider, c’est un avocat », souffle la sœur avec une pointe d’exaspération. Au-delà de l’aspect juridique, la destruction du noyau familial engendre une prolifération du virus du sida parmi la population de l’Issan.

En 1980, la Thaïlande fut le premier pays d’Asie à avoir été atteint par l’épidémie du VIH, d’abord par le biais des drogués avec des seringues contaminées. Puis le virus s’est propagé aux prostituées et à leurs clients. Comme il s’agit d’une menace de santé publique, le gouvernement thaï tente depuis 1987 de réduire l’incidence du VIH en lançant de grandes campagnes de sensibilisation et de dépistage auprès de la population. Plus récemment, le gouvernement a mis en place sa nouvelle stratégie nationale dans la lutte contre le sida qui, démarrée en 2017, s’étendra jusqu’à 2030.

 A ce jour, le fléau s’est propagé jusque dans les foyers, se transmettant parfois de mère à enfant lors de la grossesse, et entre époux. L’éclatement familial aux quatre coins de l’Issan et l’infidélité des couples conduisent à une propagation sans frein du virus dans la région en dépit des efforts de prévention et d’information du gouvernement. « Il y a une grande méconnaissance de la maladie », nous explique sœur Albina, « ils pensent que ça se transmet par contact… » Les malades sont mis au ban du village tant le sujet est tabou. Les enfants atteints sont abandonnés ou exclus de la société au même titre que les adultes.

Une nouvelle politique de développement

Même si le vent du progrès ne souffle pas jusqu’à la multitude des petits villages qui gravitent autour des grandes villes d’Issan, la situation économique s’améliore globalement dans la région. Le gouvernement a voulu développer les provinces en ouvrant leurs portes au tourisme. Les multiples parcs nationaux en sont l’un des moteurs. La situation géographique de l’Issan, au contact des deux pays voisins, a permis la mise en place d’un réseau routier et la rénovation des anciennes routes militaires américaines. Les villes se sont développées au fil des années. On y trouve à présent des universités renommées, de nombreux bâtiments gouvernementaux, des ministères, etc. Le 5 mai dernier, le Premier ministre thaïlandais, Prayut Chan-o-Cha, s’est rendu en Issan, à Surin et Buri Ram, pour rencontrer, selon ses déclarations, les habitants du nord-est du pays. La presse y a vu une opération de séduction en vue des élections de février 2019 dans le but de conserver le pouvoir. Quoi qu’il en soit, les autorités administratives de l’Issan espèrent obtenir, à l’issue de cette visite, une augmentation du budget alloué au développement de la région notamment dans les domaines de la recherche, de l’agriculture et des transports.

Dans les rues en terre battue rouge métallique d’un village satellite de Kon Kean, les enfants profitent de leurs derniers jours de vacances avant la rentrée du mois de mai. Soulevant de petits nuages de poussière, ils se font des passes avec leur ballon de football entre deux éclats de rire. L’engagement des ONG et des politiques pourraient, à terme, offrir un avenir plus radieux à la jeunesse de l’Issan.

L'amélioration du niveau de vie depuis quelques années profite principalement aux grandes villes, laissant les villages à la marge ©Marie-Charlotte Noulens
L’amélioration du niveau de vie depuis quelques années profite principalement aux grandes villes, laissant les villages à la marge ©Marie-Charlotte Noulens

Les enfants d'Issan

Alice Peltié
Alice Peltié Chargée de pays Thaïlande – Laos Contact