Libérer la parole des femmes

À l’origine de l’un des films documentaires les plus attendus de 2020, Anastasia Mirkov signe avec Yann Arthus Bertrand la réalisation de Woman, sorti le 4 mars au cinéma (voir notre critique ci-contre en page 18). Reprenant la formule à succès du documentaire choral Human, la journaliste devenue réalisatrice signe dans ce film en forme de plaidoyer non seulement une ode aux femmes d’aujourd’hui, à la complexité, à la force du féminin et à sa résilience, mais aussi un film sur la complémentarité et le « vivre ensemble ». Pour Asie Reportages, elle revient sur ses choix.

Propos recueillis par Antoine Besson

Vous avez choisi d’interroger une multitude de femmes à travers le monde avec cette question : qu’est-ce qu’être une femme aujourd’hui. Qu’est-ce qui en ressort ?

Je ne vais pas résumer en quelque mots le propos de ce film. Au contraire, l’idée de ce documentaire est de permettre à chaque femme qui le regarde de se faire sa propre idée. Mais il est vrai qu’il y a une résonnance assez forte entre nous toutes. Encore hier, lors d’une projection, une spectatrice est venue me voir à la fin de la projection pour me dire : « J’ai eu l’impression de connaître la plupart de ces femmes. Et puis au fur et à mesure, j’ai pris conscience que ce n’était pas possible puisqu’elles viennent du monde entier. » C’est aussi quelque chose que j’ai ressenti en faisant ce film. À l’autre bout du monde, en entretien avec des femmes qui ont une vie qui n’a rien à voir avec la mienne, j’ai souvent ressenti, au-delà des langues et des traditions, un lien invisible. Je me reconnaissais en elles. On parle parfois de sororité. Je ne sais pas si c’est le terme juste mais il y a quelque chose de cet ordre-là. Beaucoup de spectatrices ont ressenti cela aussi. Tant mieux.

Est-ce donc un film qui ne s’adresse qu’aux femmes ?

Non pas du tout. C’était essentiel pour nous que ce soit un film qui parle aussi à l’autre moitié de l’humanité, les hommes, qui est tout autant essentielle si on veut mieux se comprendre les uns les autres.

L’homme est présent aussi dans ce film à travers de nombreux témoignages. Est-ce qu’on peut parler de la femme sans parler de l’homme ?

Sans qu’on pose des questions à ce sujet, l’homme revenait sans cesse dans le discours de ces femmes, soit de manière très positive, sur l’amour, la place de l’autre dans notre vie, ce qu’il peut nous apporter, comment il peut nous sublimer ; ou, à l’inverse, dans l’oppression dans les violences ou dans les discriminations. Dans tous les cas, il est évident que l’homme est essentiel dans la vie des femmes et réciproquement. Nous ne vivons pas seules sur cette Terre.

Nous sommes allés dans quelques endroits du monde où les femmes ont tellement souffert qu’elles ont décidé de s’organiser dans des villages sans hommes. Si on en arrivait là, à vivre chacun de son côté, ce serait infiniment triste. Quelle horreur !

Avec Yann, nous faisons des films sur le « vivre ensemble ». Ça passe aujourd’hui par la voix des femmes parce que le sujet nous tenait à cœur, et nous voulions leur donner la parole et libérer cette parole mais globalement, le sujet de fond est : comment mieux vivre ensemble. Et il n’y a pas de mystère : la solution est de mieux connaître l’autre et de mieux le comprendre.

 

Ce film montre des femmes à travers le monde entier. Pour parler de l’humanité aujourd’hui, faut-il nécessairement abolir les frontières ?

Mosaique de portraits de femmes ©Hope ProductionDans ce film, nous voulions dépasser et même oublier la frontière géographique et même la frontière de la langue. C’est un choix délibéré dont nous avons longuement parlé entre nous. On nous demande parfois pourquoi nous n’affichons pas à l’écran les pays d’où viennent ces femmes. Nous voulions juste être là avec ces personnes. Pour parler de la maternité, avons-nous besoin de savoir si telle femme se trouve au Bengladesh ou en France ? Pour parler de l’amour ? Pour parler de tous ces sujets universels, avons-nous besoin de cette étiquette qui, malgré tout, enferme les personnes, qui parle dans notre imaginaire, dans ce que nous imaginons de leur vie et de leur pays ?

À propos d’idées préconçues, avant de faire ce film, aviez-vous des préjugés qui ont été démentis par les femmes rencontrées ?

Oui, sur la sexualité notamment. Quand on parle de libérer la parole, c’est souvent à propos de sujets graves, difficiles, voire dramatiques. Mais c’était vraiment important pour moi qu’on aborde aussi des sujets gais, qu’on parle du plaisir d’être une femme et nous avons donc voulu parler de la sexualité avec les femmes que nous rencontrions même si je n’étais pas sûre d’y arriver. Je pensais même que dans certains pays ce serait impossible. Pourtant ça a été possible partout. Certaines femmes étaient gênées bien-sûr, mais elles en parlaient quand même. J’ai vraiment été surprise. Sur tous les sujets, dans tous les pays, nous avons rencontré des femmes capables de libérer leur parole. Je ne pensais pas que ce serait possible sur des sujets aussi intimes. Cette liberté était formidable.

 

Il y a un passage du film où des femmes se dénudent devant la caméra. Est-ce que parler de la femme, c’est nécessairement parler de son corps ?

Pour moi c’est le sujet central du film, le principal. C’est ce qui sous-tend le film de bout en bout parce que finalement, tous les sujets abordés aussi divers soient-ils, reviennent à parler du corps de la femme. Comment tu nais dans un corps ? Qu’est-ce que ça change dans ta vie quand celui-ci devient celui d’une femme ? Avec ses formes ? avec ses contraintes ? Avec son cycle ? Un corps qui peut être une menace dans la rue pour toi, à cause de ce qu’il suscite chez les autres. Un corps qui peut être violenté.

J’ai été impressionnée de voir que le corps revient toujours et de constater qu’aujourd’hui encore, le corps de la femme pose problème. Nous voulions, Yann et moi, nous confronter à cette question du corps non seulement à travers les paroles mais aussi à l’image. Mais nous ne trouvions pas vraiment comment le faire car ce n’est pas simple aujourd’hui de filmer un corps de femme de façon appropriée. Il faut un rapport de confiance essentiel pour que les images soient justes et humbles et surtout pas obscènes. C’est finalement le grand photographe de mode Peter Lindbergh qui a été bouleversé par notre projet et est venu nous aider. C’est lui en réalité qui a su apporter sur le tournage cette confiance permettant ces images.

Mais il y a beaucoup d’hommes paradoxalement qui sont dérangés par cette séquence.

Nous ne sommes pas habitués dans notre société à nous confronter au vrai corps : le corps tel qu’il est, non fantasmé, non érotisé.

La représentation du corps de la femme aujourd’hui est tellement irréelle qu’y être confronté dans toute sa simplicité, sans artifice, n’est pas toujours simple.

Le corps de la femme est aujourd’hui un enjeu dans nos pays d’action en Asie face à la traite d’êtres humains et notamment les réseaux de prostitutions ou de procréation (GPA). Y avez-vous été confrontée ?

Nous n’avons pas particulièrement traité ce sujet-là mais j’ai rencontré beaucoup de jeunes filles au Vietnam qui ont été quasiment vendues comme épouses en Chine. Ce sont des histoires terribles mais dans le cadre de ce documentaire, nous n’avons pas voulu nous enfermer dans un catalogue de situations sordides que les femmes vivent à travers le monde. Nous en avons entendu tellement, malheureusement ! Il y a beaucoup de choses que nous avons donc choisi de ne pas mettre dans ce film pour éviter de donner l’impression que la vie d’une femme n’est que souffrance. Heureusement qu’il y a aussi des choses très belles et des histoires positives et pleines d’espoir qu’il faut aussi montrer.

Une rencontre vous a-t-elle plus particulièrement marquée dans ces histoires de résilience ?

WOMAN AFFICHE
Affiche WOMAN

C’est sans doute l’une de mes premières rencontres pour ce film et l’une des plus fortes : Norma Bastidas. Norma est une femme qui a été abusée à 11 ans par son grand-père, elle a été victime d’un trafic sexuel, elle a connu l’esclavage moderne… Elle a vécu énormément de choses terribles. Et puis un jour elle s’est mise à courir pour ne pas devenir alcoolique et survivre à tout ce qu’elle avait vécu. Elle est devenue une immense athlète. Elle détient à ce jour le record du monde du triathlon le plus long [qu’elle a réalisé sur les routes des trafiquants d’êtres humains, NDLR]. Je trouve ce parcours incroyable mais j’ai surtout été marquée par son témoignage. Elle explique, en effet, que le plus difficile, ce n’était pas tant d’avoir vécu toutes ces horreurs, mais d’en avoir parlé pour la première fois : la peur de révéler qu’elle n’était pas seulement une athlète mais aussi une victime. Elle avait peur de ne plus pouvoir faire comme si cela n’avait jamais existé après avoir révélé au monde son passé. Elle m’a montré, d’une certaine manière, ce que devait être le message de notre film : une femme ne se réduit pas à tel ou tel aspect de sa vie. Elle est tout à la fois. La force et la résilience d’une femme va parfois au-delà de ce qui est imaginable.

 

Forte de ce travail documentaire, quelles solutions imaginez-vous pour améliorer la condition des femmes à travers le monde ?

D’abord il faut mettre en place des lois qui protègent les femmes, pour éduquer les filles, pour leur permettre de travailler, etc. Mais ce n’est pas suffisant car on a souvent constaté comment, dans des pays où le droit protège les filles et les femmes, les traditions peuvent l’emporter sur les lois. C’est par exemple souvent le cas lorsqu’on parle d’excision dans certains pays d’Afrique. Face à ce constat, c’est évidemment l’éducation qui pourra lutter contre certaines traditions et entraînera la réforme du droit. Il faut impérativement faire évoluer les deux en même temps.

Pour en savoir plus sur l'éducation des jeunes filles en Asie :

Antoine Besson
Antoine Besson Rédacteur en chef du magazine Asie Reportages