Sida : un combat pour la joie

Dans le village de Kyaikkhami, soeur Martha oeuvre discrètement. Cette religieuse au tempérament gai et obstiné semble mener une vie paisible au milieu d’une vingtaine d’enfants malades du sida.

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Mais son histoire est le récit d’une lutte menée seule contre tous pour obtenir aux sidéens le droit d’être traités.

Textes et photos : Antoine Besson

«Tu sais c’est le besoin des gens qui m’a conduite sur cette voie. Moi je n’y connaissais rien à la santé. Je ne savais même pas prendre une température. Mais ce que j’ai fait, c’est connecter les gens. Les personnes malades, celles qui voulaient aider, celles qui pouvaient. C’est à ça que se résume mon action ici ! » La maison est vide. Dans le village de Kyaikkhami, l’humble religieuse qui tient ce discours est assise dans la pénombre. La petite habitation ne compte qu’un étage. Au rez-de-chaussée pour éviter la chaleur qui, à cette heure du jour, devient vite étouffante, soeur Martha, chemise traditionnelle élimée et longyi bleu, se raconte avec simplicité. Plus que l’histoire de sa vie, c’est celle de la communauté locale qu’elle côtoie depuis quinze ans qu’elle dépeint à travers les événements marquants qui ont décidé un peu malgré elle de sa vocation. Sa voix est fluette. Apaisante. On sent en elle toute la tendresse et la disponibilité de ceux qui ont l’habitude d’être un pilier pour les plus faibles et les nécessiteux. Son caractère, malgré la douceur de sa voix, n’est pas pour autant effacé. Et il en faut du caractère pour dépasser
les épreuves qu’elle a connues.

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Une vie de service
Originaire d’un petit village du nord de l’ancienne citée royale de Mandalay, Martha voulait dédier sa vie à la vocation religieuse. Elle s’imaginait servir son Dieu et les siens, dans l’ordre des Soeurs de Saint Joseph de l’Apparition, toute sa vie en enseignant. Sa grand-mère déjà était catéchiste et elle-même avait été, deux ans durant, à l’école des religieuses avant que la junte militaire, en 1965, ne leur interdise d’enseigner. Contre l’avis de ses parents mais avec leur bénédiction, elle refuse donc d’aller à l’université et entre au couvent à dix-sept ans. Après trente ans au service de son ordre et de l’Église en Birmanie et ailleurs, elle refuse un poste important qui l’enfermerait dans un bureau. Sa détermination est intacte : Martha veut enseigner sur le terrain. En 2002, elle est envoyée auprès des populations Karens déplacées dans l’État Mon pour prendre la responsabilité d’un foyer à Kyaikkhami. Là l’attend une tout autre aventure. Martha a alors cinquante ans. À l’heure où certains dressent le bilan de leur carrière professionnelle, la petite religieuse découvre un village où le sida fait des ravages. Petite ville proche de la Thaïlande, Kyaikkhami est une plateforme où se croisent autant les migrants qui partent travailler en Thaïlande que ceux qui viennent de toute la Birmanie pour trouver du travail dans les rizières locales, les plantations d’hévéas ou sur les bateaux de pêche. Toutes les conditions sont propices au développement de la pandémie. D’autant plus que le gouvernement militaire nie le problème et refuse d’organiser une quelconque aide pour les malades. « Le discours officiel de la junte militaire était qu’il n’y avait pas de problème lié au VIH en Birmanie. Ils refusaient donc toute information préventive et empêchaient l’accès aux médicaments. Il fallait être très riche pour être soigné du sida en Birmanie à cette époque ! » La religieuse, depuis son petit foyer de campagne, observe. Elle est touchée par la situation de ces malades qui sont rejetés par leur communauté et leur famille. Les malades infectés vivent à l’écart dans des huttes en bambou. Elle commence à les visiter. Elle constate les ravages de la maladie mais surtout de la dénutrition. Trop faibles pour travailler, abandonnés, les sidéens sont condamnés à mourir de faim. Martha tente alors d’organiser une distribution de nourriture dans son monastère une fois par semaine. Elle se heurte aux autorités publiques et aux religieuses de sa congrégation. Les premières interdisent toute réunion de plus de cinq personnes pour éviter que se fomente une quelconque résistance à leur politique ; les secondes craignent la contagion. Soeur Martha ne se démonte pas pour autant, si elle ne peut pas laisser les malades venir à elle, c’est elle qui ira aux malades. Elle commence alors à visiter chacun d’eux pour leur apporter un peu de soupe et de quoi subsister.

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Un centre pour les sidéens
Un nouvel obstacle se dresse alors. Tandis qu’elle a de plus en plus de malades à visiter, elle se rend compte que certains villageois ont remarqué son manège et comprennent qui elle visite. Son habit bleu et blanc, signe de sa vocation, devient pour les habitants de Kyaikkhami un signe d’exclusion. Quiconque a affaire à elle prend le risque d’être suspecté de contagion et banni de la communauté. Faute d’information, la suspicion règne partout. L’habit de Martha devient dénonciateur. Il faut trouver une solution, il faut pouvoir s’habiller comme tout le monde. Religieuse, Martha refuse de prendre une initiative sans l’accord de son ordre. Elle demande donc la permission à ses soeurs qui refusent. Disciplinée mais pas passive, elle écrit à Rome et obtient finalement la permission de ses supérieurs. Désormais Martha ira de hutte en hutte en chemise et longyi traditionnels de la couleur de son ordre. La religieuse se fond dans la foule pour mieux venir en aide aux pauvres. Martha lève les yeux au ciel et fait une pause dans son récit. Le ton est grave quoique ses mésaventures la fassent rire aujourd’hui. « Moi aussi j’avais peur du sida à l’époque, reconnaît-elle dans un sourire. Mais ils avaient tant besoin de moi ! » Martha n’y connait pourtant rien ? Elle apprendra ! De 2002 à 2007, avec une petite équipe – une jeune fille, Teresa, qui l’aida dès les premiers jours, et une nonne bouddhiste – elle visite les malades sans autre possibilité que de leur donner un peu de nourriture et de les accompagner dans leurs derniers jours. « Tout ce temps, nous ne faisions qu’enterrer nos morts », s’exclame Martha sur un ton plaintif, rare chez elle. Grâce à cette petite troupe et à un médecin qui travaille avec l’UNDP, l’organisme des Nations unies chargé de soutenir les initiatives locales de développement, la religieuse a obtenu un statut officiel et créé une petite association, Mirror of Charity. « Nous sommes le reflet de l’Amour », explique la religieuse avec l’humilité qui la caractérise. Avec le soutien des Nations unies, l’association gagne en indépendance vis-à-vis de la politique officielle du gouvernement. Elle peut agir ouvertement et aider les sidéens à améliorer leurs conditions de vie sans pour autant leur donner accès aux soins. La religieuse met ainsi en place des programmes de nutrition, aide les familles à développer de petits commerces compatibles avec leur état de faiblesse grâce au micro-crédit, et commence à s’enquérir d’un emplacement à vendre pour construire un centre. Son idée : proposer aux jeunes prostituées sidéennes un lieu de réinsertion. Les superstitions bouddhistes serviront les intérêts de Martha. Un couple lui vend une maison qui fait face à la route, signe de malchance. C’est ici qu’encore aujourd’hui, se dresse le centre de la religieuse qui me parle dans le même habit élimé qu’à ses débuts, il y a quatorze ans. Mais comme sa sainte patronne des évangiles, Martha ne s’arrêtera pas en si bon chemin. « À l’époque j’étais très en colère, explique la religieuse qu’on imagine
mal dans un tel état. J’avais eu l’occasion de visiter des centres de sidéens en Thaïlande et je savais qu’il existait un traitement. L’injustice de ne pouvoir en bénéficier à cause de la politique du gouvernement me révoltait ».

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Un fol espoir
Lors d’une conférence sur le VIH au Sri Lanka organisée par l’ICCAP, alors qu’un médecin de la Croix Rouge se félicite officiellement de la réduction de la pandémie en Birmanie bien qu’en réalité les morts soient de plus en plus nombreux, Martha prend à partie un médecin danois de MSF basé à Rangoun. La religieuse ressort avec un rendez-vous pour tous ses patients un mois plus tard dans un hôpital de la capitale. Les uns ont beau lui répéter que c’est un pari fou que de faire monter trente cinq personnes à Rangoun alors que les mouvements de populations sont interdits par la junte, les autres ont beau lui rappeler que nombre d’entre eux n’ont même pas de carte d’identité à présenter aux check points, rien n’arrête Martha. Même pas la révolution de safran, mouvement de contestation des moines bouddhistes qui enflamme la capitale et précipite le pays au bord de la guerre civile. Tenace, la religieuse tient peut-être la solution pour avoir accès à un traitement pour ses protégés et elle ne reculera devant rien. Elle loue un bus et part. La plupart des passagers sont mourants. Le plus jeune a trois mois. Le voyage dure neuf heures. Sur le chemin, elle prend même un malin plaisir à provoquer les militaires des check points en leur expliquant que toutes les personnes de son bus sont contaminées par le virus du sida. Le virus lui fait office de passe droit. Trop effrayés par les risques de contagion, les militaires préfèrent laisser passer les voyageurs plutôt que de les contrôler. Le pari est payant, après une semaine d’examens, le médecin danois, au mépris de toutes les procédures de MSF, s’engage à pourvoir le centre de la religieuse en traitement antirétroviral (ART). Enfin, une solution au bout du long tunnel.

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Une nouvelle vie
Sur la plage de Kyaikkhami, des femmes et des enfants rassemblent le poisson séché. Au milieu de « ses enfants » Soeur Martha est rayonnante. Elle partage leurs rires, se tourne vers moi et m’adresse comme en défi : « On ne croirait pas qu’ils sont malades n’est-ce pas ? Tu sais qu’à l’école les professeurs les prennent souvent comme exemples en disant « vous devriez tous être comme les enfants du centre de soeur Martha »». La victoire est totale. Aujourd’hui, son centre suit quatre-vingt-neuf malades dont vingt enfants. Tous les adultes sont en bonne santé et peuvent travailler pour être indépendants. Par sa détermination, soeur Martha a convaincu l’association qui la soutient qu’il valait mieux investir dans des traitements que dans des programmes de soutien financier des familles. Dans son centre, elle apprend aux enfants à se soigner et à s’autogérer avant de les renvoyer dans leur famille à l’âge de seize ans. Rarement on a vu plus de joie dans un lieu dédié à la maladie. Soeur Martha sourit. « J’aime cette mission, me confie-t-elle, et je ne regrette rien. Ces enfants seraient tous mort si nous n’avions rien fait ». Comme en écho à sa voix, des rires viennent de l’extérieur. Jamais la vie n’a paru si belle et pleine de sens !