Hmong : « J’ai eu besoin de me libérer de l’histoire de ce peuple martyr ! »

Dans un roman graphique sobre et parfaitement documenté, Vicky Lyfoung nous entraîne dans les recoins de l’Histoire, à la découverte du peuple hmong, de ses combats et d’une famille : la sienne.

Dans un roman graphique sobre et parfaitement documenté, Vicky Lyfoung nous entraîne dans les recoins de l’Histoire, à la découverte du peuple hmong, de ses combats et d’une famille : la sienne.

Texte : Antoine BESSON – Illustrations : Vicky LYFOUNG

Les livres, ça la connaît ! C’est même l’univers depuis toujours de cette libraire de Saint-Brieuc en Bretagne. Large sourire, pommettes hautes, grandes lunettes cerclées de métal, Vicky Lyfoung, née en France de parents hmongs du Laos, s’est souvent projetée dans des fictions et s’est presque toujours dit qu’elle dessinerait un jour sa propre histoire… Elle ne se doutait pas que son premier livre conterait celle de ses parents et celle de son peuple si peu connu : les Hmongs !

Comme beaucoup de projets récents, celui-ci s’est élaboré à la faveur du confinement lors de la pandémie de Covid-19 en 2020. Vicky profite de ce temps pour mettre de l’ordre dans ses idées et réaliser un vieux rêve : publier un roman graphique, c’est-à-dire une bande dessinée qui s’affranchit des codes classiques de narration du genre pour favoriser les récits ambitieux, aux enjeux et personnages complexes. Les dessins en noir et blanc de Vicky Lyfoung sont simples et dynamiques. Ils empruntent beaucoup à l’univers du manga, un genre de bande dessinée originaire du Japon né au XIXème siècle, jouant sur l’hyperbole des sentiments éprouvés par les personnages et un graphisme d’action.

Hmong de Vicky Lyfoung
Hmong, le roman graphique de Vicky Lyfoung

UN PEUPLE MÉCONNU

Hmong, roman graphique de Vicky Lyfoung
Hmong est l’histoire vraie d’une jeune fille qui cherche à comprendre ses origines face au mutisme de ses parents, réfugiés en France après la guerre au Laos.

« Cela fait longtemps que je réfléchis à l’écriture d’une telle bande dessinée, mais ce projet a revêtu un caractère d’urgence quand j’ai donné naissance à mon premier fils », explique la jeune mère de famille, consciente de l’importance de transmettre à son fils ses racines. « Ce roman est autant un livre pour les Français que pour les métis qui sont en train de naître à la suite de la vague d’immigration des années 80. Je veux que chacun puisse comprendre et connaître le peuple hmong si méconnu ! »

Le peuple hmong, ce ne sont ni des Chinois, ni des Vietnamiens, ni des Laotiens, bien qu’on retrouve cette ethnie dans ces trois pays : « Les Hmongs, ce sont les Hmongs ! », comme disait la mère de Vicky lorsqu’elle était adolescente. De fait, ce peuple a connu une histoire autant peuplée de héros et de guerriers mythiques que d’exils et de persécutions. Une histoire dont Vicky Lyfoung tente de dénouer patiemment la complexité, reprenant les récits fondateurs comme l’histoire contemporaine.

Ce n’est pas à mes yeux un roman autobiographique. C’est l’histoire de mes parents et de mon peuple.

« C’est un peu étrange d’être devenue celle qui raconte l’histoire des Hmongs aux générations d’aujourd’hui et de demain car, paradoxalement, mes parents m’en ont peu parlé et j’ai plutôt eu tendance à rejeter cet héritage pendant mon adolescence. » C’est peut-être ce qui fait la portée universelle de ce récit à mettre entre les mains de ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’Asie du Sud-Est. Une quête d’identité, une histoire de transmission entre les générations, de sacrifice des anciens et d’incompréhension des plus jeunes.

« Étant née et ayant grandi en région parisienne, j’étais Hmong sans savoir ce que cela signifiait réellement. C’est un carcan de traditions et de règles que je ne comprenais pas et que j’ai inévitablement fini par rejeter ! » Son père s’est rapidement enfermé dans un mutisme souriant qui sauvait les apparences mais fermait la porte à tout dialogue. Sa mère parle de temps en temps du passé mais souffre des plaies que cela rouvre. Vicky en tant que petite dernière bénéficie des portes ouvertes par les aînés, surtout ses sœurs : « Lorsqu’on est une femme hmong, le mariage est envisagé très tôt, dès 16 ans, et une femme accomplie est avant tout une bonne ménagère. » On imagine aisément comment de tels principes peuvent entrer en contradiction avec une éducation contemporaine en France. « Comparées à la liberté française, les traditions hmongs sont forcément déroutantes et ne donnent pas envie d’aller vers elles ! »

UN VOYAGE INITIATIQUE

Mais pour Vicky qui est allée jusqu’à déménager en Bretagne pour s’extraire géographiquement de la communauté, le rejet de la tradition hmong a des racines plus profondes. « Je crois que j’ai eu besoin de me libérer de l’histoire de mon peuple qui est avant tout une histoire de guerres, de morts, de persécutions et, à la fin, d’une défaite. Appartenir à une ethnie persécutée était un poids que je ne voulais et ne pouvais pas porter. » Car l’histoire des Hmongs au Laos pendant le XXème siècle, c’est avant tout l’histoire d’un peuple méprisé par beaucoup mais qui se révèlera pourtant un allié précieux de la France puis des États-Unis lors des combats de la guerre du Vietnam. Un peuple fier qui refusera d’abandonner les armes en 1975 lorsque le Pathet Lao prendra définitivement le pouvoir au Laos et qui, abandonné de tous, continuera le combat pour la liberté jusqu’à disparaître. Aujourd’hui seules quelques voix témoignent du martyre des Hmongs. Il y eut Cyril Payen, auteur de plusieurs documentaires sur le sujet et d’un livre qui a fait date : Laos, la guerre oubliée. Il y a désormais Vicky Lyfoung. D’ailleurs, le premier préface le livre de Vicky sobrement intitulé Hmong. « Cette histoire que j’ai racontée, ce n’est pas la mienne. Ce n’est pas à mes yeux un roman autobiographique. C’est celle de mes parents et de mon peuple », tient à préciser Vicky qui parle de cette écriture comme d’un voyage initiatique qui l’a fait revenir à ses racines.

Des racines profondes qui lui révèlent des liens qu’elle ne soupçonnait pas : « Je suis émue de recevoir des messages de nombreux jeunes lecteurs qui me remercient car ils se retrouvent dans ce que je raconte. » Des liens qui l’ont même emmenée à la rencontre de la communauté hmong de Guyane et qui ne cessent de la surprendre. « Je suis profondément reconnaissante envers nos anciens qui ont consenti à de nombreux sacrifices et de nombreux efforts pour que nous soyons là aujourd’hui tels que nous sommes, Hmongs et Français », souligne Vicky Lyfoung en rappelant que pour ses parents, l’idée d’avoir un gendre français a été très difficile à accepter. Mais dans les récits de la grande histoire politique comme dans l’intime, Vicky ne veut pas paraître trop catégorique : « J’ai raconté l’histoire des Hmongs pour qu’elle soit accessible à tous sans prendre parti pour ne pas susciter de colère ou de violence. J’ai tout fait pour rester le plus neutre possible car je crois sincèrement que nous ne sommes pas bien placés pour juger des choix de nos anciens. Les reproches ou les regrets ne mènent nulle part ! » Reste la fierté d’être Hmong que Vicky porte désormais haut comme un étendard et qu’elle professe dans la dernière bulle de sa dernière case : « Quelle aurait été ma vie si mes parents n’avaient pas quitté le Laos ? Serions-nous encore en vie dans la jungle ? Tout ce que je sais, c’est que je suis fière d’être Hmong et que je le serai jusqu’à la fin… »

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Antoine Besson
Antoine Besson Rédacteur en chef du magazine Asie Reportages