Laos : Les enfants sourds tissent leur avenir à Luang Prabang

Quand un enfant naît sourd dans une famille laotienne pauvre, il est souvent caché, isolé ou envoyé travailler dans les champs. À Luang Prabang au Laos, les Sœurs de la Charité de Sainte-Jeanne-Antide-Thouret ont créé une école pour les sourds-muets. Depuis plus de dix ans, des enfants y apprennent la langue des signes, s’y font des amis et y découvrent un métier. Ils construisent leur avenir.

Par Marguerite Lefebvre

Trouver une place dans la société Laotienne malgré le handicap

« Tap, tap, tap ! » Le bruit des sacs de terre à champignons, remplis et tassés sur le sol par une joyeuse bande d’adolescentes, résonne en cadence dans le hangar. Nous sommes à Luang Prabang, l’ancienne capitale royale du Laos, pays encastré entre la Thaïlande, la Birmanie, la Chine, le Vietnam et le Cambodge. Il est 18 heures dans le foyer des religieuses où logent cette quinzaine de jeunes filles, l’air commence à peine à se rafraîchir. La saison des pluies, avec ses pics de chaleur, est déjà bien installée. Assises en cercle autour d’un grand tas de terre brune mélangée à du riz et du sucre, les jeunes filles pouffent, s’esclaffent, osent s’envoyer quelques poignées du mélange et jettent discrètement des coups d’œil vers la télévision du foyer qui diffuse, à quelques mètres de là, leur feuilleton préféré. Les sacs de terre seront bientôt « fécondés », puis transportés dans une pièce noire et humide où les champignons pourront se développer avant d’être vendus. Malgré les attitudes enjouées, aucune parole n’est échangée. Car ces jeunes filles sont pour la plupart sourdes et muettes : elles communiquent par gestes en langue des signes lao, qu’elles ont apprise dans l’école des sourds-muets de Luang Prabang située à quinze minutes à vélo. Créée par les Sœurs de la Charité en 2006, c’est l’une des trois seules écoles de sourds-muets de ce pays communiste, où la surdité est un véritable fardeau pour les familles pauvres et prive les enfants de scolarité. Une soixantaine d’élèves, accueillis dès l’âge de 8 ans, y sont hébergés et y poursuivent leur scolarité jusqu’à l’équivalent de la classe de 3e. À partir de 13 ans, les filles vivent avec les sœurs dans un foyer et partagent leur quotidien entre l’école, les formations professionnelles et la gestion d’une petite ferme qui leur permet de se nourrir presque en autonomie. En quelques années, ces jeunes sourds-muets vivent une transformation psychologique et intellectuelle incroyable, qui leur permet de trouver une place dans la société laotienne, malgré leur handicap.

Luang Prabang Laos
Luang Prabang, ancienne capitale royale, bâtie au bord du Mékong et de la rivière Nam Khan.
Noy et ses amies
NOY

« Quand j’étais petite, je travaillais à la rizière avec mon frère Kalong qui est également sourd, explique Noy, une jeune fille de 17 ans au sourire doux, née dans un village animiste de l’extrême nord du pays. Les conditions de travail étaient difficiles pour des enfants », poursuit-elle. « Nous étions isolés à cause de notre handicap, d’autant plus que les écoles ne pouvaient pas nous accueillir. Heureusement, avec mon frère, nous nous soutenions et communiquions en gribouillant sur des papiers. »

NOY : Des rizières à l'apprentissage du tissage

Posant quelques instants son sac de terre sur le sol, la jeune fille se confie sur ses projets d’avenir. Au Laos, il n’est pas rare de rencontrer des familles dont plusieurs membres présentent un handicap. Ils sont souvent dus à la pollution provenant des munitions et des restes d’explosifs largués sur le pays pendant la guerre du Vietnam. À partir de 1964, pendant neuf ans, une bombe a été lâchée toutes les huit minutes sur le Laos… Parmi celles-ci, 30 % sont enfouies dans le sol et n’ont toujours pas explosé à ce jour, ce qui explique, outre de nombreux accidents, la contamination de la terre et de l’eau dans certaines zones.

Autour de Noy, sous le hangar, quelques chiens recueillis par les sœurs montent la garde. Dehors, le soleil envoie ses derniers rayons sur le potager qui sépare le dortoir des filles du logement des religieuses. On entend au loin les couinements des petits que la truie vient de mettre bas. « Lorsque j’aurai fini l’école, je retournerai tisser dans mon village, reprend la jeune fille. Ma mère aussi était couturière. Elle est morte quand j’avais 14 ans à cause d’un problème à l’estomac qui n’a pas pu être pris en charge, faute de moyens », signe-t-elle, faisant tourbillonner ses mains avec assurance. « Au foyer, nous bénéficions d’un cadre de vie équilibré. Notre formation est assurée par de bons professeurs. Je pourrai facilement me lancer une fois rentrée chez moi et fonder une famille », déclare-t-elle avant de reprendre consciencieusement son activité. Entre les travaux de la ferme de 5 heures à 6 h 30, l’école jusqu’à 16 heures, de nouvelles heures de service jusqu’au dîner et l’étude du soir, les journées ne laissent pas beaucoup de place aux loisirs pour ces adolescentes, connectées au monde par les réseaux sociaux comme tous les jeunes de leur âge. Mais elles n’en ont pas moins conscience de leur chance : « Je dois finir mon cursus, c’est primordial », affirme Noy.

Au Laos, le tissage est un métier sûr. Il y aura toujours des demandes en tissu : chemises, écharpes, nappes, sacs, porte-bébé, sinhs, ces jupes traditionnelles de soie ou de coton que portent ­quotidiennement les femmes… Au foyer, les filles confectionnent des pièces magnifiques qu’elles vendent aux visiteurs, donateurs et amis de passage. En cette semaine de vacances, elles s’attellent souvent à l’ouvrage. Assises face à de grandes structures de bois, les petites têtes brunes croisent patiemment les fils horizontaux avec les verticaux, appuyant dans un rythme lent et régulier sur une pédale comme si elles jouaient du piano. Elles apprennent aussi le tressage de paniers en bambou, la cuisine et l’informatique avec les garçons qui sont aussi formés en mécanique. « La professionnalisation est à la fois un facteur d’intégration sociale, un moyen de résilience et une solution pour sortir sa famille de la pauvreté », indique Marianne, volontaire et professeur ­d’informatique. « Cela va de pair avec ­l’instruction. Pour faire marcher un commerce, il est important de savoir lire et tenir des comptes, de maîtriser l’anglais… »

SOMSOUK : Se préparer pour la vie extérieure

Jeunes filles du foyer les Soeurs de la Charité de Saint-Jeanne-Antide-Thouret
Jeunes filles sourdes et muettes du foyer les Soeurs de la Charité de Saint-Jeanne-Antide-Thouret à Luang Prabang Laos.

À l’école et au foyer, tous ont des rêves d’avenir, comme la jeune Somsouk, revenue enchantée d’un service civique de trois semaines dans l’armée . « J’aimerais me réengager pour un service militaire de deux ans avant de devenir professeur », s’exclame cette entendante de l’ethnie khamu, une communauté minoritaire parmi les quatre-vingts ethnies de ce pays de près de cinq millions -d’habitants. « J’ai adoré apprendre à me battre et à défendre les gens. » Quatrième d’une famille de huit enfants, orpheline de père, Somsouk, dont la maman est handicapée, a été recueillie par les religieuses à cause de sa situation particulièrement difficile. Elle dit tirer sa force du foyer et de l’exemple des filles sourdes qui se battent pour réussir malgré le handicap.
« Nous les formons pour affronter la vie, pour trouver un travail à l’extérieur », explique, dans les locaux de l’école à quelques kilomètres de là, la sœur Sinvongsouk, la cinquantaine, qui dirige la mission. Sourire jovial, joues rondes et regard perçant, la religieuse au caractère bien trempé gère tout d’une main de maître. Elle fourmille d’idées pour récolter des fonds, comptant notamment sur l’ouverture prochaine d’un garage et d’un café-restaurant au foyer. Depuis onze ans à Luang Prabang, elle a vu des générations d’élèves en souffrance franchir les grilles de l’école et en repartir la tête haute. En cette journée d’été, le soleil se reflète sur les grands bâtiments aux toits de tuiles rouges de l’école, désertés par les enfants. La sœur arpente avec fierté les allées de bambous, de manguiers et de flamboyants, ces arbres aux fleurs rouges dont on fait des bouquets lors du nouvel an lao en avril. « Nous avons lancé la construction de l’école grâce au soutien financier du Vatican, avant de nous doter de deux autres bâtiments en 2008 – date à laquelle le foyer de jeunes filles a également vu le jour – et en 2015 », indique-t-elle. Aujourd’hui, les sœurs bénéficient de dons de riches Laotiens et d’étrangers, mais aussi des parrainages de l’association française Enfants du Mékong, qui envoie chaque mois aux filles du foyer de quoi payer leur scolarité et qui a mis en place des parrainages collectifs au sein de l’école. « Les enfants arrivent à l’école entre 8 et 12 ans. Parfois plus tard, dans le cas de familles très pauvres qui les gardent à travailler dans les champs ou la forêt », précise la sœur. Dans ce pays partagé entre une grande majorité de bouddhistes et quelques ethnies animistes, les enfants sourds sont souvent exclus à cause de leur handicap. « Les gens disent que le handicap vient d’un péché de l’enfant ou de ses parents », explique la directrice. En réalité, la religion est plutôt un prétexte à l’expression de peurs et de superstitions ancestrales. Il y a aussi le qu’en-dira-t-on.

SOM : Du langage à l'amitié

Som en classe
Som en classe à Luang Prabang.

« J’étais déçue quand j’ai appris que mon enfant était sourd », confesse Chamsouk, la maman de Som, devant une table garnie de poulet, de poissons grillés, de champignons, de riz et de mangues. La maison de cette famille, plutôt aisée, de marchands de viande, est située au bout d’une petite allée, dans le centre de Luang Prabang. « C’est le traitement anti-palu qu’on m’a administré lorsque j’étais enceinte qui a causé son handicap, explique-t-elle. Quand Som est entré à l’école à l’âge de 10 ans, j’ai été très soulagée. Auparavant, il était souvent livré à lui-même, il traînait. Parfois je ne savais pas où il allait, c’était dangereux. Aujourd’hui, il n’oublie plus l’heure, il fait ses devoirs, il est devenu raisonnable. Cette école lui a apporté de la joie et beaucoup d’amis. »
L’amitié : c’est le premier mot que signent ces enfants lorsqu’on leur parle de l’école. « Quand ils arrivent au centre, les enfants ne savent pas communiquer, parfois ils n’ont pas appris à manger à heure fixe, ni les bases de la propreté. Ils se comportent presque comme des animaux », raconte sœur Sinvongsouk. L’école leur donne l’affection de camarades qui comprennent leur condition, et un langage, lumière soudaine pour s’ouvrir au monde qui les entoure. Une étape clef de tout apprentissage. « Certains enfants font des progrès phénoménaux », confie Manon, jeune volontaire, devant les bâtiments vides de l’école. La musicienne de 22 ans y a enseigné l’anglais pendant un an. « Je me suis occupée de Bec, un petit garçon de 8 ans devenu muet à la mort de ses parents dans un accident de moto, en 2017. Au début, il pleurait beaucoup et se mettait en colère. Nous avons beaucoup travaillé ensemble via l’art-thérapie. Au bout de quelque temps, il s’est remis à parler, il m’a raconté l’accident… À la fin de l’année, il ne faisait plus de colères. »

Aeng : Résilience et gratitude

Cette résilience, Aeng, 24 ans, professeur malentendant dans l’école qui l’a accueilli en 2008, l’a également vécue. « Quand j’étais petit, ma famille ne faisait pas d’effort pour communiquer avec moi. Ils ne cherchaient même pas à écrire et mimaient juste ce dont ils avaient besoin. Je travaillais avec mes parents à la rizière. Un jour ma mère a entendu parler de l’école à la radio. Lorsque j’y suis entré, tout est devenu plus simple : se faire comprendre, se faire des amis… » Après son brevet, Aeng a suivi une formation de deux années pour devenir instituteur, avant de partir perfectionner sa langue des signes en Thaïlande. Aujourd’hui, il veut redonner aux élèves ce qu’il a reçu : « Je veux les pousser à saisir leur chance. Être sourd impliquera toujours plus de difficultés pour trouver du travail. Il ne faut pas trop se compliquer la tâche. C’est pourquoi je les encourage à opter pour les métiers de l’artisanat qui leur permettront de gagner convenablement leur vie. » Sa chance, Kalong, le frère de Noy, a su la saisir au bon moment. L’année prochaine, ce jeune de 20 ans à l’air doux et assuré va travailler pour l’association Big Mouse qui crée des livres de culture générale gratuits pour les enfants des villages. Les dessins sont réalisés lors d’ateliers par des enfants et Kalong sera leur professeur. « J’ai montré mes dessins à l’association qui a accepté de m’embaucher pour un contrat de cinq ans ! Je serai nourri et logé sur place. Avec l’argent que je vais gagner je compte m’acheter une moto et faire du tourisme au Laos. »
Assis avec ses camarades dans un bateau qui traverse le Mékong vers le jardin botanique Pha Tad Ke qui ouvre gratuitement ses portes aux étudiants en ce jour, le garçon ne semble pas si différent des autres jeunes. Les rives débordantes de végétation défilent des deux côtés du fleuve, qui serpente entre les montagnes. Et tandis que le bateau accoste sur un ponton perdu dans la verdure, il confie avec sérénité : « Je ne remercierai jamais assez ce programme de m’avoir permis d’en arriver là. Cette école est comme ma famille aujourd’hui. »

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