Seuls face au cyclone

A l’heure de la démocratie et des élections en Birmanie, certains états birmans vivent en marge de la société, victimes d’inondations et de glissements de terrain d’une rare violence. Au milieu de l’indifférence, ils se battent pour survivre.

Texte et photos : Pierre-Yves Le Dorven

04-04-2016

C’est l’un des états les plus pauvres de la Birmanie. Dans les monts Chin, le cyclone Komen qui s’est abattu sur le pays entre le 30 juillet et le 2 août dernier a provoqué inondations et glissements de terrains meurtriers. Au total, près de 1,5 million d’habitants ont été affectés dans un pays qui en compte un peu plus de 53 millions. Parmi eux, 550 000 enfants issus des tranches de la population les plus fragiles. « L’eau est montée jusqu’en haut du poteau où se trouvait le panneau solaire. » témoigne un habitant dont la maison a été détruite. A cause des précipitations continues, les rivières sont sorties de leurs lits, parfois sur plusieurs centaines de mètres. La région de Kalay, située dans une plaine au pied des monts Chin, a été très durement touchée par ces inondations de grande ampleur. La hauteur de l’eau a atteint par endroits cinq mètres. Les toits des maisons ont été complètement submergés.

Au plus fort de la crise, 100 000 personnes avaient quitté leurs logements alors que la région ne compte que 300 000 habitants. Les monastères, les écoles ou les églises, situés sur des terrains plus élevés, ont servi de refuges. Après une semaine, le niveau de l’eau ayant baissé, les habitants ont pu regagner leur domicile. Alors que certains commencent à nettoyer et à remettre en état ce qui a pu être sauvé, une dizaine de camps de fortune continuent d’accueillir près de 7 000 personnes. « Nous n’avons plus de maison » expliquent-ils simplement. Le dénuement est total pour ces rescapés. Vingt-trois villages de la région ont disparu, balayés par les eaux, ou demeurent inaccessibles comme des îles au milieu de rivières. Craignant de nouvelles catastrophes, les autorités locales ont appelé à la prudence, interdisant à ces villageois de retourner chez eux. Pour certains qui vivaient là depuis toujours, le déracinement est insoutenable.

Le village de Thar Si est aujourd’hui une île située dans le lit de la rivière nouvellement creusé. Les habitants grossiraient les camps de fortune qui émaillent la région s’ils n’avaient trouvé refuge dans le village voisin de Khan Oo. Depuis trois mois, ces deux communautés partagent tout mais l’avenir est très incertain pour ceux qui ignorent quand ils pourront revenir sur leur terre : « on nous interdit de retourner vivre dans notre village. Mais personne ne nous a donné de nouveau terrain pour qu’on bâtisse. Nos maisons sont encore debout, nous pouvons les déplacer. Or, sans terrain, nous ne pouvons pas reconstruire » explique un homme dans les rues de Khan Oo.

Dans les maisons, les stocks de riz généralement entreposés au premier étage ont presque tous été gâtés par l’eau et la boue. Les prix des denrées alimentaires ont doublé, voire triplé, et les destructions diverses qui ont frappé l’économie ont des conséquences dramatiques. Philip Ngun Khar, coordinateur du projet d’aide alimentaire de Karuna Hakha, explique : « Nous avons 10 000 personnes qui ont besoin d’aide alimentaire, elles sont inscrites sur nos listes. Malheureusement nous n’avons pas assez de moyens. Nous pouvons nourrir correctement 6 000 personnes, prioritairement parmi celles qui vivent dans les camps. »

Au cœur des montagnes, la région de Hakha, capitale de l’état Chin, a également été très durement touchée. Ici les maisons sont construites à flanc de montagne et reposent sur de grands pilotis. Les pluies diluviennes ont raviné les pentes et déclenché des torrents de boue et des glissements de terrain. Un pan d’une colline de la ville a disparu, rasant tout sur son passage. Beaucoup ont quitté leurs maisons de peur qu’elles ne s’effondrent sur eux. Certains ont gagné les montagnes, préférant dormir dans la forêt.

Joseph Va Bawi Thong a 12 ans. Il vivait avec sa petite sœur et sa mère dans une maison du quartier de Zethit. Quand le cyclone a détruit leur maison, ils ont tout perdu. D’abord hébergée dans un des camps de fortune dressés à la hâte par les ONG et les autorités locales, la mère de Joseph a préféré partir. « Dans le camp, les conditions de vie étaient trop dures. Il y avait peu d’eau disponible et beaucoup de maladies chez les enfants, témoigne la mère de Bawi Thong. Aujourd’hui, je ne peux donner que deux repas par jour aux enfants, uniquement du riz avec un peu de sel. Deux fois par semaine on partage un œuf entre nous trois. Je vais aux distributions de nourriture mais ce n’est pas assez. »

Comme souvent, ce sont les plus fragiles qui souffrent le plus de ces catastrophes. Deux mois après le passage du cyclone, les responsables locaux affirment que près de 10 000 personnes (soit 1/5ème des habitants de Hakha) sont toujours dépendantes de l’aide alimentaire. La moitié vivent dans des camps de fortune. A Tuikhinzang, dans la région de Kalay, la rivière s’est élargie sur près de 300 mètres. Des troncs d’arbres charriés par les eaux gisent là où s’étendaient autrefois les rizières du village. Le paysage n’est plus qu’une vaste plaine pelée sur laquelle s’est construit un camp de fortune. « Nous sommes 148 familles à vivre dans ce camp. 879 personnes au total. Nous ne retournerons pas vivre dans notre village car c’est trop dangereux à présent. Nous avions 300 acres de rizières avant les inondations. Il n’en reste que 50 acres maintenant, tout le reste est détruit. Nous devrons reconstruire ailleurs » explique un homme, le visage fermé et le regard sombre. Sur ces terres désolées où l’on manque de tout, nourriture et logement en premier lieu, les écoles se débrouillent comme elles peuvent pour continuer leur mission. Selon l’UNICEF, près de 60% d’entre elles auraient été détruites ou endommagées. La mère de Dim Lam Nei, 15 ans, craint pour son avenir et son éducation : « les enfants vont de nouveau en cours dans une école proche du camp. Mais les classes sont surchargées car tous les enfants du camp y vont, en plus des enfants du quartier. Les professeurs ont séparé les journées en deux : certains enfants ont école le matin et les autres l’après-midi. Quand ils rentrent, en plus du froid, de l’humidité ou du manque d’eau, les enfants n’ont nulle part dans le camp pour étudier. »

Face à ce désastre, tout le pays s’est mobilisé. Pendant les trois semaines qui ont suivi le cyclone, des collectes se sont organisées un peu partout dans les rues des villes principales : nourriture, vêtements, médicaments, et surtout argent. La diaspora birmane s’est également montrée généreuse, mais à chaque fois à destination de leur communauté d’origine. De grosses entreprises nationales ont également contribué de manière diverse. L’aide est cependant restée dans une logique très communautaire : les Chins n’aidant que les Chins, les Birmans bamars n’aidant que les Birmans bamars. De la même façon l’aide a été segmentée en fonction de l’appartenance religieuse des populations.

La coordination de l’aide est, comme toujours dans de pareilles situations, la partie la plus compliquée à mettre en place. Les personnes vivant dans les camps visibles et accessibles sont plutôt bien suivies : les autorités locales et les ONG connaissent leurs besoins, et l’aide peut y être acheminée sans trop de problèmes. De plus les donateurs privés qui agissent hors coordination officielle orientent naturellement leurs dons vers les camps. Les besoins des camps sont donc généreusement couverts. Il en va autrement pour les personnes vivant chez des proches, à l’extérieur des camps, ou dans des regroupements informels d’abris car elles ne sont pas la priorité des ONG officielles qui gèrent la majeure partie de l’aide. Elles ne peuvent compter que sur les reliquats de l’aide, une fois que les camps ont d’abord été servis.

En pleine campagne électorale, le gouvernement a annoncé qu’il débloquerait des aides pour la reconstruction. Effet d’annonce ou réelle intention ? L’avenir le dira. Dans tous les cas l’amplitude et la forme de l’aide varient énormément, notamment suivant la zone géographique. A Hakha, capitale d’état qui abrite de nombreux fonctionnaires birmans, le gouvernement a promis de redonner un terrain et une maison à tous les propriétaires. Par contre, dans les villages plus reculés qui abritent des populations Chin, rien n’est prévu jusqu’ici. Dans la zone de Kalay, un classement a été établi suivant les dégâts subis par chaque village. Une dizaine de villages se sont vu attribuer la note de dégât maximum. Ceux-ci devraient bénéficier d’une aide à la reconstruction également. Cependant de nombreux villages complètement détruits ou nécessitant d’être déplacés ne figurent pas dans cette catégorie et ne pourront prétendre à une quelconque aide gouvernementale.

Alors que le pays entre aujourd’hui dans une période clef de son histoire et de la transition démocratique du gouvernement birman, les victimes de Komen risquent la pire des sanctions : l’indifférence.