Opium en pays Kayah

Derrière les consonances inoffensives de « Poppy » se cache l’un des fléaux de notre monde : le pavot. Pourtant, l’opium est aussi, pour de nombreuses familles pauvres de l’État de Kayah, une ressource indispensable. Grâce à cette culture facile, les petits paysans sont sûrs de pouvoir nourrir et envoyer à l’école leurs enfants. Textes et photos : Antoine Besson

Kao est fermier dans un village montagnard de l’État de Kayah, au Nord-Est de la Birmanie, en plein triangle d’or. Dans sa maison de bois règne une belle agitation. Ses plus jeunes petits-enfants jouent à venir observer l’inconnu qui se tient là. D’abord furtifs, les visages rigolards sont de plus en plus proches. C’est à qui sera le plus téméraire. Au milieu des jeux et des rires, le grand-père n’est pas moins souriant, mais plus réservé, ce sont surtout ses yeux qui manifestent son amusement.

Une manne tombée du ciel
Amusé, il l’est à coup sûr par mes questions incongrues pour quelqu’un du pays. Évidemment qu’il est plus intéressant de cultiver le pavot plutôt que toute autre chose. D’abord parce que c’est une culture facile et que la récolte se fait à peine trois mois après les semis. On comprend tout l’intérêt que cela revêt quand on sait les contraintes de la vie agricole dans ces contrées où tout se fait encore à la force des bras et à la mécanique des boeufs. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne cultivent pas aussi des pommes de terre, des haricots et, bien entendu, du riz. Mais c’est vrai que quand il s’agit du pavot, c’est plus simple. Pour un acre de terre, on récolte environ un kilo et demi de la précieuse sève. La récolte se revendra autour de 700 000 kyatts pour, après transformation, devenir un opium de première qualité. C’est une manne pour ces petits paysans habitués aux faibles revenus et à ne consommer que ce qu’ils produisent, qui permettra d’acheter vêtements et riz pour toute la famille, dix-sept personnes en ce qui concerne Kao.

Un seul fruit contient des milliers de graines qui seront plantées l’année suivante.

Question de survie
L’intérieur de la maison témoigne pour lui : il n’y a pas trace de richesse. Toute la famille semble vivre dans un désoeuvrement bien réel. La grande pièce où nous nous trouvons à l’étage est la chambre à coucher. Vide. Seuls quelques diplômes et des photos ornent le mur. Un placard fait office de rangement. À l’étage inférieur, sur le sol en terre battue, rien non plus de superflu. La femme de Kao fait la cuisine sur un foyer dans la poussière à l’extérieur de la maison. Grâce à l’opium, Kao et ses fils assurent le minimum et une vie décente à leurs enfants. Cela ne va pas plus loin. « Nous pourrions obtenir trois récoltes par an si nous le souhaitions, explique le fermier en détaillant le processus de culture du pavot. Mais cela nécessite beaucoup d’eau. Nous préférons ne faire qu’une récolte et bénéficier de la saison des pluies. » Le patriarche semble vouloir se justifier : leur but n’est pas l’enrichissement. C’est en fait une simple question de survie.

C’est avant tout pour faire vivre sa famille que Kao cultive l’opium.

À flanc de montagne
À quelques kilomètres du village, Kao me conduit depuis la route vers ses champs. Les cultures de pavot, évidemment interdites par les autorités, sont cachées. Les paysans de la région se servent des reliefs et des flancs de montagne pour dissimuler leurs plantations à la vue depuis la route. Nous traversons un champ de paddy au milieu duquel trône une croix blanche qui tranche avec le vert soutenu de la rizière. Dans cette contrée évangélisée par des missionnaires italiens, il n’est pas rare que les paysans fassent bénir leurs semis par un prêtre. À quelques mètres en contrebas, une grotte de Lourdes aménagée dans la roche domine les plantations. Au bout du champ de paddy, la montagne fait comme un repli. À l’abri des regards indiscrets, au milieu des roches, dans une pente parfois escarpée, poussent des milliers de plants de pavot. Ban, le fils de Kao, commence à arracher certains plants. « Ils poussent trop serrés » m’explique-t-il. Mais pas question de jeter les plants arrachés. Tout se consomme dans cette plante. « Les feuilles du pavot sont une délicieuse salade » dit-il en souriant. Le fruit, quant à lui, donne la sève récoltée pour être transformée ainsi que des graines par milliers.

Un fertilisant naturel
Au milieu du champ où déjà quelques fleurs sont apparues, blanches ou mauves selon leur espèce, certains espaces laissent entrevoir la terre nue.
« Cette année nous avons eu des pluies violentes et tardives. Ce n’est pas bon pour le pavot. Plusieurs de nos semis n’ont pas pris » explique Kao sans paraître plus inquiet. Pour lui, l’essentiel est qu’il lui reste assez de pavots pour faire une récolte d’ici un mois et demi quand les fruits auront suffisamment grossi. Ce n’est pas le cas de tout le monde. L’un de ses voisins m’explique que cette année, il ne pourra pas compter sur l’argent de la récolte du pavot. Les pluies ont emporté tous les semis de ses deux champs. Au fur et à mesure de notre progression, nous montons en altitude. Le paysage majestueux des montagnes et des vallées cachées laisse entrevoir une alternance de cultures, entre pavots, rizière et pommes de terre. « La culture du pavot fertilise énormément la terre », m’explique Kao en ramassant des concombres qui poussent au milieu des fleurs délicates. « Du coup, cela profite à toutes nos autres plantations. »

Les habitants profitent du relief escarpé pour dissimuler leurs cultures interdites aux regards indiscrets.

Mauvais sort
De temps en temps, la police passe, trouve un champ, le détruit. Ce sont les risques du métier. Mais la répression ne va pas beaucoup plus loin. Tout le monde connaît l’équation. Tout le monde sait de quoi il retourne. Même le parlementaire de la région de Pekhon, Francisco Kho, acquiesce : « Tant que nous ne ferons pas en sorte de développer les infrastructures pour ces populations reculées, isolées dans leurs montagnes, il ne pourra pas y avoir de changement. Nous ne permettons pas aux agriculteurs des montagnes de véritablement vivre de leur production légale. Les routes pour la ville sont pratiquement inexistantes, les lopins de terre sont trop petits pour une agriculture réellement intensive et le cours des matières premières est trop fluctuant pour qu’ils s’y retrouvent financièrement. » Du côté de l’Église, même son de cloche. L’évêque de Pekhon, Peter Hla, explique « L’Église condamne sur le principe la culture du pavot. Mais nous sommes face à un dilemme. L’opium n’est pas forcément la pire des solutions. « Kao n’a pas de trésor. Sa seule richesse est d’homme. » Les populations que l’on prive de leurs besoins essentiels tombent rapidement dans des travers bien plus graves. Le vol, l’extorsion et même le meurtre sont courants quand il s’agit de survivre.» À les en croire, Kao et les siens n’ont pas d’autre choix. Quand on évoque le trafic de drogue, c’est d’ailleurs avec les mots du destin que Kao élude la question : «Nous sommes désolés de savoir à quoi servent nos récoltes mais nous n’avons pas d’autre moyen de gagner autant d’argent. C’est un mauvais sort », concède-t-il les yeux au sol.

Kao pose avec sa femme, son fils aîné et ses petits-enfants.

Mystérieux acheteur
Au bout de la chaîne, un personnage mystérieux : l’acheteur. D’après Kao, il y aurait une multitude de Birmans et d’étrangers qui parcourraient les montagnes environnantes régulièrement pour acheter les récoltes des petits producteurs. Ils font du porte à porte tels des colporteurs, mais eux ne vendent pas, ils achètent. Kao ne vend jamais à la même personne et un kilo et demi à la fois, uniquement quand il a besoin d’argent. Il lui reste un sac actuellement chez lui, caché, qu’il vendra le moment venu. C’est d’ailleurs un autre argument que Kao met en avant. « Quand on a de l’opium à vendre, l’acheteur vient directement chez nous. Quand c’est autre chose, du riz ou des pommes de terre, nous sommes obligés de nous déplacer en ville avec toutes les difficultés que ça implique. » Assis en tailleur, Kao boit une rasade d’un mélange d’eau et de pâte de riz fermenté. Un liquide trouble et nourrissant qui, dans la maison, cale les estomacs des petits comme des grands. Son regard qui un temps avait pris un éclat dur lorsqu’il évoquait les conditions de vie du village retrouve une certaine bonhomie. Ses traits se plissent. Ses yeux disparaissent au fond de ses orbites. Il appelle tous les siens qui sont présents en cette fin de matinée. « Nous allons faire une photo de famille », me dit-il en souriant, fier de sa tribu. Devant les photos, les affiches et les diplômes scolaires pendus au mur, la plus jeune génération rejoint le patriarche et sa femme. Kao n’a pas de trésor, ce n’est pas un seigneur de guerre. Sa seule richesse est d’homme. Elle est autour de lui. Il gonfle la poitrine et enlace l’épaule du plus grand de ses petits fils, à sa droite. Kao a choisi les siens et il défie quiconque de venir juger ce qu’il fait pour leur survie.

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