Économie, spiritualité, technologies : la fracture qui vient ! Témoignage.

Cécile et Charles-Antoine Schwerer ont beaucoup voyagé l’un et l’autre. Ensemble, ils ont voulu commencer leur vie à deux par une exploration en Asie avec une enquête sur le « vieux monde » dont ils entendent dire partout « qu’il disparaît. Ils se sont faits vagabonds, entre les plis du monde, à la rencontre des communautés isolées de la haute Asie. Ils en rapportent aujourd’hui une vision inquiète sur les évolutions du monde.

Propos recueillis par Antoine Besson

Article publié dans Asie Reportage N°217, octobre 2021

Comment vous est venue l’idée de ce voyage ?

Cécile : Nous nous sommes rencontrés lors de nos études. Charles-Antoine est économiste et moi je suis entrepreneur dans le milieu du handicap.

Charles-Antoine : Dans de nombreux endroits d’Asie, le développement des infrastructures et des accès réduit énormément les populations en marge du modèle dominant. En tant qu’économiste, j’étais curieux de découvrir comment le marché pénètre ces communautés et ce que cela révèle du modèle économique global actuel. Il est bien plus facile, dans ces sociétés, de constater ce qui est de l’ordre de la tradition et ce qui est de l’ordre de l’influence du marché que dans nos sociétés qui vivent avec le capitalisme depuis bien plus longtemps. Tout y est davantage entremêlé.

Cécile : Il y avait aussi une dimension spirituelle à notre voyage. Nous avons été surpris de constater que les tribus et les sociétés marginalisées à la rencontre desquelles nous allions étaient aussi, bien souvent, des populations persécutées par la majorité pour leur mode de vie et surtout leur religion. Nous avons, de ce fait, particulièrement dans les pays d’obédience communiste, rencontré beaucoup de communautés chrétiennes isolées.

 

 

La crise sanitaire a entraîné un basculement en Asie du Sud-Est et un arrêt brutal du développement économique. Votre voyage a eu lieu avant ces bouleversements.

En avez-vous pressenti certains ?

C.-A. : J’ai eu l’impression lors de ce voyage qu’il y a eu une évolution dans les modes d’oppression qu’emploient les États à l’encontre des ethnies qu’ils souhaitent davantage intégrer dans le modèle social dominant. Autrefois, l’oppression était souvent violente. Il y avait des persécutions, des arrestations, parfois des morts, mais dans un sens cela avait aussi pour conséquence de souder davantage les communautés et d’ancrer leurs particularismes spirituels ou culturels. Lorsqu’on est passé dans ces communautés, j’ai eu l’impression que la priorité aujourd’hui était donnée davantage à la modernisation de ces populations.

C : C’est d’ailleurs très intelligent car en donnant un téléphone portable à un enfant, on lui donne accès à internet. Cette fenêtre virtuelle sur le monde les détourne très vite des particularismes sociaux, ethniques et religieux de leurs parents. Aujourd’hui les jeunes des ethnies désertent les veillées au profit des réseaux sociaux et autres jeux en ligne ou messageries instantanées. C’est, du coup, mille fois plus efficace pour un gouvernement qui veut uniformiser sa population (comme c’est par exemple le cas en Chine) de faire en sorte que les adolescents aient un téléphone et partent le plus vite possible de chez eux (si possible en pension à l’occasion de l’entrée en collège) plutôt que d’opprimer violemment les peuples autochtones.

 

Qu’avez-vous découvert du déploiement du marché économique en Asie à l’occasion de ce voyage ?

C.-A. : Le plus criant, quand on est sur place, est que dans ses premières manifestations, le marché est avant tout politique. En Occident, on a parfois l’impression qu’il existe une opposition entre l’État (le politique donc) et le marché (l’économie pour le dire rapidement). Le premier aurait la charge de limiter ou de réguler le second. En réalité, on découvre dans ces sociétés dans lesquelles le marché émerge, qu’il ne peut pas y avoir de dynamique marchande sans politique publique. L’impulsion initiale pour sortir des logiques traditionnelles de don contre don et d’arrangements locaux au profit d’une logique marchande dite de marché est toujours le fait d’une politique publique notamment liée aux infrastructures. Ce sont les constructions de route, l’arrivée de l’électricité, etc. autant de facteurs qui dépendent de la responsabilité de l’État.

Sur le plan de l’instruction, nous avons été surpris de constater qu’il était difficile d’avoir une analyse complète des effets de l’école dans ces pays d’Asie et particulièrement dans ces sociétés marginalisées. Dans nos sociétés, il y a peu de remises en cause des bienfaits de l’école. Pourtant, dans les communautés que nous avons visitées, les relations avec l’école étaient parfois ambivalentes. L’école est souvent en Asie une chance formidable d’accéder à des savoirs essentiels comme la lecture ou l’écriture, d’acquérir des savoirs et parfois un métier. Mais c’est aussi considéré comme une menace culturelle et un risque d’uniformisation de la société. J’ai très souvent constaté cette tension au sein des communautés que nous avons visitées.

Vous avez des exemples concrets ?

C.-A. : Je me souviens d’avoir constaté cette ambivalence au sein d’une communauté tibétaine en Inde, mais c’est également vrai de la Chine ou de la Birmanie où l’école est un outil d’unité nationale et d’uniformisation culturelle. Chaque fois que nous évoquions les changements sociétaux, les anciens et les moines bouddhistes pointaient l’école comme facteur de déracinement culturel notamment à partir du collège. Cela ne les empêchait pas pour autant d’en reconnaître également les bienfaits, mais c’était un regret qu’ils n’hésitaient pas à formuler. Je sais que ce même débat a longtemps agité la France notamment sur la question des patois.

D’autres facteurs accélèrent-ils ce « déracinement culturel » des jeunes que vous avez rencontrés ?

 

 

 

 

C : Le fait que ces communautés se trouvent du jour au lendemain parachutées dans un monde hyperconnecté alors même qu’ils ne connaissaient rien de tout cela auparavant les fragilise énormément. Comparé à nos sociétés occidentales qui ont connu les progrès successifs de la technologie de manière très progressive, ces communautés — et particulièrement les jeunes de ces communautés — sont bien plus vulnérables aux dérives du tout virtuel et de l’hyper-connexion que permet internet.

Un Tibétain qui avait été formé en France nous faisait part des difficultés qu’il rencontrait à enseigner à ses compatriotes le recul nécessaire face à ces outils. Nous avons vu de jeunes adolescents de douze ans portant encore les vêtements traditionnels de leur ethnie, mais dont les parents étaient complètement dépassés parce qu’ils avaient depuis peu un portable. La transmission des points de vigilance par rapport aux écrans est une difficulté en soi pour tous les parents, y compris en Occident où nous avons une certaine habitude des smartphones. Je vous laisse imaginer le défi que cela représente pour des parents qui appartiennent à une communauté reculée et qui n’ont jamais utilisé internet auparavant.

Partout, cette fracture entre les générations est source de tensions et d’incompréhensions : les jeunes hyperconnectés d’un côté, les parents travaillant dans les champs à la faux comme au siècle dernier de l’autre, et aucun intermédiaire. Lorsqu’une difficulté est commune à autant de situations et de rencontres diverses, on peut légitimement penser que c’est un vrai problème contemporain auquel il faut trouver des solutions.

C.-A. : Dans les communautés que nous avons rencontrées, cette fracture technologique peut conduire à des ruptures profondes de communication entre les parents et les enfants. Ils ne parlent plus le même langage, ils n’ont plus de références communes. C’est un point d’arrêt brutal dans beaucoup de cas à la transmission traditionnelle des coutumes et des spécificités, qui met en danger la diversité des modèles de société.

Dans le nord-est de l’Inde, chez les Apatanis, nous avons rencontré une grand-mère au visage tatoué comme la tradition l’exige. À côté d’elle, il y avait son petit-fils dont les cheveux étaient teints en vert à la dernière mode et qui écoutait de la musique thaïe ou indienne sur son portable. Cela peut paraître anecdotique, mais c’est un signe évident d’une bascule de ces populations dans la culture globalisée.

Et, encore une fois, c’est profondément lié à l’arrivée du marché dans ces sociétés et au désenclavement de ces communautés à cause du développement des infrastructures et des technologies. Parmi les plus âgés, ces changements sont souvent source de peurs. Ils craignent tous la disparition de leur culture. La transmission des traditions et des particularismes devient alors un enjeu primordial pour eux. C’est une profonde remise en question de leurs modes de transmission habituels qui, très souvent, passaient par la veillée et le dialogue et qui sont aujourd’hui inopérants.