Démocratie : l’incertitude thaïlandaise

Décryptage avec le docteur en Sciences politique Arnaud Leveau, spécialiste des relations internationales en Asie, membre du comité d’orientation de l’Asia Centre et enseignant à l’université Paris-Dauphine.

Lors des élections législatives du 14 mai dernier, les deux principaux partis d’opposition prodémocratie en Thaïlande, le Move Forward (« Aller de l’avant ») de Pita Limjaroenrat et le Pheu Thai du clan Shinawatra, ont infligé une sévère défaite au gouvernement sortant de l’ancien général Chan-o-cha soutenu par l’armée. Malgré ces résultats conformes à une longue tradition de votes progressistes et prodémocratie en Thaïlande, rien ne semble véritablement évoluer au sein des institutions où les conservateurs réussissent à au pouvoir. Décryptage avec le docteur en Sciences politique Arnaud Leveau, spécialiste des relations internationales en Asie, membre du comité d’orientation de l’Asia Centre et enseignant à l’université Paris-Dauphine. 

 

PROPOS RECUEILLIS PAR ANTOINE BESSON 

Les Thaïlandais ont voté en mai dernier pour renouveler la chambre des députés et donc le gouvernement mais, en ce mois de juillet, rien n’a changé malgré une victoire importante de l’opposition. Pouvez-vous nous expliquer le processus politique à l’oeuvre ? 

Nous avons connu par le passé des élections thaïlandaises où les résultats étaient rapidement confirmés et où le parti arrivé en tête pouvait constituer un gouvernement dans un intervalle relativement court. Ce n’est plus le cas. La constitution de 2017, adoptée par référendum après le coup d’État militaire de 2014, rallonge considérablement les échéances. Les élections législatives se sont tenues le 14 mai. La commission électorale avait jusqu’au 13 juillet pour proclamer les résultats définitifs de l’élection, soit un délai de deux mois sachant que la première session du nouveau parlement est censée se tenir le 28 juillet. 

Durant toute cette période les différents partis ayant remporté des sièges au parlement négocient leur participation ou non à un futur gouvernement de coalition. Plus la durée des négociations est longue plus la perception de ces dernières dans l’opinion publique est négative. Cela peut donner l’impression de calculs d’apothicaires, de petits arrangements entre amis (ou non) et de compromis plus ou moins honorables. Plus important encore, cela laisse également le temps aux perdants – dans le cas présent lespartis conservateurs ou pro-militaires – de lancer des actions judiciaires visant à remettre en cause le résultat de l’élection ou tout au moins d’empêcher le parti arrivé en tête de diriger le futur gouvernement. Des actions sont d’ores et déjà en cours pour tenter d’empêcher Pita Limjaroenrat, le chef du Move Forward de devenir Premier Ministre. 

 Pourquoi est-ce si compliqué ?

Le Premier ministre doit être désigné par la majorité d’un parlement composé des 500 députés élus et des 250 sénateurs nommés par l’armée, soit 750 parlementaires. Par conséquent il faut 376 sièges pour obtenir la majorité bien que seulement 500 sièges soient ouverts au vote. Avec 151 sièges, le Move Forward, malgré sa victoire, est loin du compte même si certains sénateurs (naturellement conservateurs) peuvent basculer dans le camp réformateur. 

À ce jour, le Move Forward est à la tête d’une coalition réunissant sept autres partis, dont le Pheu Thai soutenu par le clan Shinawatra. Cette coalition rassemble 313 sièges, ce qui n’est pas suffisant pour créer un gouvernement.

Le Bhumjaithai, un parti sans véritable base idéologique mais habitué à faire basculer les majorités d’un côté ou de l’autre, pourrait avec ses 71 sièges une fois encore être la clef de ces élections. Plusieurs scénarios sont donc toujours sur la table dont celui d’une coalition alternative menée par le Pheu Thai avec le soutien de certains partis pro-militaires et conservateurs. Par le passé, les Thaïlandais nous ont souvent habitué à trouver des solutions originales et peu ou pas anticipées par les principaux observateurs étrangers.

Il ne serait donc pas étonnant que la composition du prochain gouvernement soit assez éloignée de ce que le résultat des urnes aurait pu laisser présager.

Ce résultat est assez progressiste, comme souvent lors des élections thaïlandaises, pourtant les conservateurs parviennent toujours à se maintenir au pouvoir. 

Depuis une vingtaine d’année, ce sont les partis que l’on pourrait considérer comme réformateurs et pro-démocratie qui remportent systématiquement les élections. Dans les faits, c’est surtout le Pheu Thai de Thaksin Shinawatra qui, sous des noms différents après qu’il a été dissous à deux reprises, était aux manettes. Ce parti qui au départ a été soutenu par les élites traditionnelles et le milieu conservateur, au final, un peu trop bousculé l’ordre établi. Thaksin a été renversé par un coup d’État militaire en septembre 2006. Cela n’a pas empêché son parti de remporter chacune des élections depuis. Son beau-frère et sa soeur ont même été nommés Premier ministre.

 

Cette dernière a également été renversée par le dernier coup d’État militaire en date, en mai 2014, orchestré par Prayut Chan- o-cha, l’actuel Premier ministre. Depuis 1932, la Thaïlande a connu dix-neuf coups d’État militaires dont treize réussis, et ce sans parler de ce que l’on pourrait considérer comme des coups d’État judiciaires, comme en 2008 avec la dissolution du People Power Party alors au pouvoir. Au total le pays a promulgué vingt constitutions. La durée de vie d’une constitution est d’environ quatre ans et demi, soit presque la durée d’un mandat électoral classique dans nos vieilles démocraties européennes.

Pour simplifier on pourrait dire que le cycle politique habituel en Thaïlande est : coup d’État, constitution provisoire, constitution permanente, amnistie, élection, blocage politique/institutionnel ou mouvement social, coup d’État. Nous sommes aujourd’hui dans une phase presque simultanée entre « élection » et « blocage ». Cette fois-ci le déblocage ne viendra pas nécessairement d’un coup d’État militaire. Il pourrait être le fruit d’un retournement d’alliance entre partis ou d’une action en justice.

Quel est le rôle des militaires à l’origine de la constitution actuelle ? 

En Thaïlande il y a une différence entre « remporter les élections » et « gouverner ». Cette constitution a été rédigée veillera, quoiqu’il advienne, à ce que le prochain gouvernement ne pousse pas trop loin les réformes institutionnelles, notamment celles visant à réduire son poids politique voire à redéfinir le rôle de la monarchie dans le pays. Ce sont là deux points non négociables pour les élites conservatrices que l’on retrouve dans l’armée mais pas uniquement. Elles sont aussi influentes au sein de l’administration et du pouvoir judiciaire.

Où se situe la place du roi dans cet échiquier politique complexe ? 

Rappelons-nous que la Thaïlande est le seul pays d’Asie du Sud-Est à ne pas avoir été colonisé par une puissance occidentale et que le pays n’a pas connu de véritable révolution. Il n’y a donc pas eu de rupture brutale entre la fondation de la dynastie Chakri à la fin du XVIIIe siècle et aujourd’hui. À bien des égards les Thaïlandais vivent encore avec des représentations mentales issues d’un autre temps. C’est souvent surprenant pour les observateurs étrangers que nous sommes. Cela explique en partie l’attachement de la plupart des Thaïlandais à l’institution monarchique et l’âpreté des débats lorsque certains semblent vouloir reformer cette dernière. 

Depuis 1932, la Thaïlande est une monarchie constitutionnelle dans laquelle le roi est chef de l’État et des forces armées, bouddhiste et protecteur des religions. Le prédécesseur du roi actuel a régné pendant plus de soixante-dix ans. Il a réussi sous son règne à restaurer une autorité monarchique qui était pourtant vacillante lorsqu’il est monté sur le trône en 1946. Son aura était telle qu’il a été vénéré comme un souverain semi-divin. Son portrait reste d’ailleurs omniprésent en Thaïlande. Rama X, le roi actuel, bien que nettement moins populaire, bénéficie en partie du respect imposé à l’institution par son père. L’article 112 de l’actuelle constitution protège la monarchie de toute expression défavorable. Cet article a été abondamment utilisé par les forces conservatrices pour tenter de faire taire, sans grand succès, toute opinion critique. La volonté affichée par le Move Forward de revoir cette législation, mais aussi limiter l’influence de l’armée dans la société, provoque un fort rejet dans les milieux conservateurs et traditionnalistes. Cela restreint sa capacité à trouver des alliés pour former un gouvernement. 

Quelles sont les perspectives dans le conflit Birman d’un point de vue géostratégique si une réelle alternance politique se met en place en Thaïlande ?

Si le Move Forward arrive à constituer un gouvernement solide qui réussit à se maintenir au pouvoir, nous pourrions assister à un virage important. En matière de politique étrangère le programme du parti s’appuie sur trois « R » : relancer, rééquilibrer et recalibrer. L’objectif affiché est de renforcer la coopération internationale et de promouvoir les Droits de l’Homme. Pita Limjaroenrat a déclaré qu’il s’engagerait à faire en sorte que la Thaïlande aborde la question birmane sur de « bons » principes notamment en mettant fin au refoulement à la frontière et en accueillant plus largement les réfugiés birmans. Il souhaite également mettre en place des sanctions sévères à l’encontre de la junte birmane. Ce serait un vrai tournant aussi bien pour la Thaïlande que pour l’ASEAN. 

Faut-il s’attendre à un sursaut social ? 

Les Thaïlandais attendent beaucoup de leur gouvernement. C’est un des acquis de la période « Thaksin ». Peu importe qui prendra les commandes du gouvernement dans les semaines qui viennent, celui-ci aura affaire à une forte pression de l’opinion publique, notamment sur les questions économiques et sociales. Depuis un certain nombre d’années la croissance thaïlandaise n’est pas aussi florissante que celle de ses principaux voisins. Cela peut être considéré comme le signe d’une certaine maturité économique mais les enjeux en termes de redistribution, d’innovation et de compétitivité restent importants d’autant plus que le pays est confronté à un vieillissement rapide de sa population. On peut donc s’attendre à de nouveaux mouvements sociaux qui seront d’autant plus forts que la situation institutionnelle ne sera pas réglée. 

Antoine Besson
Antoine Besson Rédacteur en chef du magazine Asie Reportages