Vivre de  sa terre : « On ne pourra rien faire de sérieux en moins de cinq ans. »

En 2015, guillaume Jumel a quitté la France pour s’installer auprès des paysans de la région de Battambang, à l’Ouest du Cambodge pour leur proposer des méthodes agricoles nouvelles, efficaces et durables. Dialogue agro-écologique.

Texte : Matthieu Delaunay Photos : Matthieu Delaunay et Baudouin de Pommerol

Qu’est-ce qui vous a amené, à 24 ans, à quitter vos études de mathématiques et de philosophie pour vous lancer dans la formation agricole au Cambodge ?

Un concours de circonstances. Je m’intéressais à l’éducation et j’ai proposé mes services à un petit centre de formation à l’agriculture soutenu par une association française en difficulté dans la province de Battambang. Comme ils n’avaient pas l’argent pour envoyer quelqu’un sur place, j’ai donc trouvé les fonds moi-même pour aller faire un audit de la situation sur la zone. J’ai fondé l’association « Vivre de sa terre » en 2015. De là, je me suis beaucoup intéressé à l’agriculture, puis à l’agronomie. Je me suis formé grâce à des amis Français, professionnels ou formés dans cette discipline et ensuite à l’aide de cours d’agronomie mis en perspective avec un petit réseau d’agronomes cambodgiens.

Est-ce que le volontariat était quelque chose auquel vous aviez pensé avant ?

J’avais besoin de m’éloigner du système universitaire classique, d’être dans l’action et prendre des responsabilités plutôt que d’attendre qu’on me les donne. J’avais déjà participé à la création d’associations et participé à des projets divers en relation avec l’éducation. La transmission des connaissances m’intéresse aussi. Je me suis rendu compte que c’est lorsque cette transmission ne se fait plus entre les générations que les situations empirent. C’est d’autant plus vrai quand il faut reconstruire en utilisant d’autres moyens, plus novateurs ou tout simplement jamais utilisés.

Mais qu’aviez-vous en tête en arrivant au Cambodge ?

J’ai d’abord travaillé le khmer pendant presqu’un an en France et suis parti. J’ai ensuite été rejoint par trois autres volontaires qui sont restés entre six et huit mois. Nous vivons dans un petit village à côté du centre de formation qui était en difficulté. Une immersion totale où personne ne parlait français ni anglais. Les gens ont été très étonnés par notre démarche qu’ils ne comprenaient pas. Ils rêvent d’aller dans des pays qui à leurs yeux des eldorados. Que nous venions chez eux alors que la vie y est difficile, là était l’énigme ! Si on vient faire quelque chose normalement c’est pour avoir quelque chose en retour systématiquement. C’est comme ça qu’ils fonctionnent dans la société culturelle khmère où le don gratuit n’existe pas. Du coup ils cherchent l’intérêt de derrière les actions de chacun. S’ils le trouvent rapidement ou de façon explicite ça va très vite, mais si ils ne le comprennent pas, la situation est déséquilibrée, surtout pour ceux qui n’ont pas l’habitude de travailler avec des ONG.

Parlez-nous de ce village.

Imaginez un village de 600 habitants, le long d’une route avec beaucoup de petites exploitations autour. Pendant un an, nous avons observé, passé du temps avec les agriculteurs et travaillé avec eux pour comprendre leurs soucis. De là, nous avons essayé de construire un diagnostic de plus en plus complet pour leur proposer des solutions. Le projet premier était d’aider les jeunes qui sortaient du petit centre en difficulté à réaliser leurs projets professionnels rédigés en fin de formation. De façon générale, la notion de projet est difficile, surtout dans des situations où les choses se répètent. L’agriculture est tout de même fondée sur la routine. Ce sont des cycles annuels qui se construisent avec les fêtes religieuses et les saisons ! Si on veut changer ça, il faut travailler en amont. C’est difficile car la situation agricole change très vite. Il faut se préparer.

De quels changements s’agit-il ?

Cela fait 20 ans que le Cambodge s’est ouvert de nouveau à l’économie de marché et avec elle, à la mécanisation, engrais et fertilisants chimiques en même temps qu’à un marché semencier puissant. Les agriculteurs pensent que c’est l’avenir, que c’est ainsi qu’ils vont réussir. Il s’avère que, pour plusieurs raisons, cela va être très difficile pour eux. D’abord, parce qu’il y a encore beaucoup de petites exploitations et ensuite parce qu’ils ont très peu accès au crédit. Or le modèle qu’on leur propose avec de la machinerie agricole, des « entrants » divers et des semences demande d’énormes surfaces et investissements. Cela a été possible dans les pays où il y avait des politiques de subventions publiques qui ont soutenu pendant quarante ans ces modèles agricoles, mais c’est inenvisageable au Cambodge.

Cela risque d’être insoutenable aussi sur le plan écologique, non ?

C’est évident, même si on ne peut pas encore entrer dans des considérations environnementales puisque ces populations ne peuvent pas y être sensibles. Ils pensent à comment finir la journée, le mois et savoir s’ils vont réussir à produire assez pour ne pas avoir de carences. Ces questions dont on parle énormément et qui sont extrêmement présentes dans le cahier des charges des ONG ne sont évidemment pas à l’ordre du jour. Il leur faut c’est trouver les techniques pour augmenter la production à moindre coût tandis qu’actuellement on leur propose d’augmenter la production avec des coûts énormes qui ne fonctionnent que sur des très grosses surfaces. L’exploitation moyenne ici, c’est entre 2 et 5 hectares (3 hectares de rizière et 2 de champs maraichers et fruitiers [chamkar ndlr]=. Avec une seule production annuelle, ils peuvent récolter deux ou trois tonnes de riz. La tonne se vend entre 300 et 600 dollars selon le court et la variété. Donc leur principal revenu annuel est de 1 200 dollars en fourchette haute. Heureusement, ils diversifient les activités avec un peu d‘élevage, de maraichage, mais le fond annuel garanti est de 100 dollars par mois. Et même si la vie est beaucoup moins chère en campagne qu’en ville – on peut même dire qu’il s’agit d’une économie parallèle – c’est absolument dérisoire !

Concrètement, comment vit-on avec 100 dollars par mois ?

Les paysans peuvent faire vivre une famille de deux enfants avec trois repas par jours, essentiellement constitués de riz. Ils vont garder une partie de leur récolte pour subsister et achètent trois fois par semaine des produits. Le reste du temps c’est uniquement des résultats de la cueillette qui sont consommés. Toute la végétation qui est comestible, ils la consomment ! Donc beaucoup de soupes avec des feuilles d’arbustes… Pour les chamkars, ils peuvent gagner 100 dollars en plus àcette culture. Ce qui leur évite de mourir de faim, c’est l’élevage. Le plus rentable, ce sont les vaches donc les familles en ont au moins entre 2 et 7. Celle qui n’a pas de vache du tout est en situation d’immense pauvreté. Ils en vendent une ou deux par an, environ 200 dollars la vache. Ils ont aussi de la volaille – qui ne rapporte absolument rien puisqu’ils la commercialisent très peu – mais qui leur permet de manger des poules de temps en temps. Il faut savoir qu’en campagne au Cambodge, on ne consomme pas les œufs de poule, uniquement les œufs de canard ! Pour la viande, c’est l’inverse. Ils élèvent des canards non pas pour la chair mais pour leurs œufs. De toute façon, les espèces de poule sont si mélangées qu’elles produisent de très petits œufs.

Comment bouleverser ces habitudes ?

C’est très compliqué, cela demande beaucoup de temps et de précaution. Ces quinze dernières années, la formation agricole a constitué à expliquer comment utiliser les produits issus de l’industrie. Sauf que, comme ailleurs dans le monde, cela contribue à énormément dévaloriser le métier d’agriculteur, le rendant sans intérêt puisqu’on supprime l’ensemble de la diversité des pratiques agricoles en transformant les agriculteurs en exécutants. Les résultats sont également mauvais parce que cela demande des programmations très importantes avec des vues d’ensemble à long terme, or la planification n’est pas envisageable ici. Il n’y a pas eu, en plus, d’aménagement du territoire dans les districts pour que les machines puissent passer sur beaucoup de parcelles. Ajoutez à cela l’utilisation des produits chimiques sans aucune protection ni connaissance des risques, de nombreux agriculteurs se retrouvent bousillés à quarante-cinq ans. Les plus vieux meurent à soixante ans.

Quelle est votre philosophie aujourd’hui ?

Ce qu’on leur propose est plus compliqué, demande plus de temps, plus de maîtrise et de connaissances. Surtout, la démarche est radicalement différente de celle proposée par l’agriculture conventionnelle qui repose sur la monoculture. Nous proposons d’adapter la culture de la plante au milieu, en le modifiant peu, mais en mobilisant l’ensemble des processus écologiques qui se trouvent dans l’écosystème local pour en faire des facteurs de production. La démarche est davantage positive et demande moins de travaux fatigants et plus de réflexion. On va pouvoir donc diminuer les entrants industriels pour les remplacer par la connaissance de l’environnement. Mais on ne peut pas standardiser notre discours puisque les écosystèmes sont très sensibles aux milieux dans lesquels ils se développent. Il faut donc s’adapter. Chaque agriculteur doit concevoir un système de culture propre. Au moins dans l’idée. C’est une démarche d’agroécologie, tout simplement

Le défi principal est donc la formation

Jusqu’à présent, des techniciens allaient dans les provinces pour donner des formations de courte durée avec assez peu de suivi. C’est très coûteux et peu efficace, donc nous cherchons à travailler sur des moyens de diffusion différents. Nous avons d’abord misé sur la volaille et le maraîchage pour deux raisons : quand un agriculteur accepte de changer de pratique, il faut que ce soit efficace, très vite. L’avantage de ces deux activités est que les cycles de productions sont assez courts. On en voit donc rapidement les effets. Pour le bovin et la riziculture, il faut plusieurs années ! La deuxième raison est que ce sont des activités qui demandent peu d’investissement. Donc pour nous et pour eux, c’est très avantageux.

Mais concrètement, alors ?

On a cherché à modifier la façon de gérer l’élevage, d’améliorer la qualité des poulaillers, instaurer des principes de volières puisque très souvent les poules se promènent un peu partout. Les poulaillers qui existent ne servent pas à grand-chose et sont souvent des nids à problèmes. Avec le va-et-vient des animaux, la transmission des maladies d’une ferme à l’autre se fait extrêmement rapidement et les soins vétérinaires sont chers. Et puis sans volière, il est très difficile d’obtenir des volailles avec un poids correct, puisqu’elles se dépensent énormément et se nourrissent assez peu. De ce fait, les acheteurs achètent au kilo, indifféremment du nombre de tête. Ce qui n’était pas gênant risque de se complexifier avec l’évolution de la consommation. À Battambang, des rôtisseurs se sont installés et ont besoin de poulets fermiers plus en chair, pesant d’1,5 à 2 kg et c’est le genre d’animaux complètement absent des fermes où nous travaillons. Or ils pourraient vendre 30% plus cher leurs animaux qui pèsent entre 700—900 g actuellement. Nous essayons de leur faire dépasser à minima le kilo. La production de nourriture est importante et la façon de gérer les projets aussi.  Ils ne savent pas quoi produire pour nourrir les volailles. Le riz de surplus est peu calorique. Mais certains arbres sont extrêmement riches et peuvent être utilisées sans coût en faisant attention à la coupe. Avec peu d’efforts, ils peuvent faire beaucoup mieux !

Vous vous trouvez sur un lieu où les techniques agricoles sont très pauvres.

Ils utilisent très peu de savoir-faire paysans validés scientifiquement. Le passé récent n’a pas aidé à la transmission de connaissances, avec cette idée qu’on n’avait plus besoin de culture, puisqu’il y avait la modernité. Du coup, des jeunes agriculteurs de 25 ans ne savent plus rien. Nous leur proposons de réduire les travaux de la terre, de travailler sur une couverture végétale, de ne pas la laisser à nue (ce qui provoquerait l’appauvrissement, l’érosion, le durcissement  et le tassement du sol. Beaucoup d’agriculteurs labourent, mais ne savent pas tout de suite quoi planter. Ils laissent donc passer quinze jours, et doivent labourer de nouveau. Certains peuvent labourer trois fois en un mois avant de planter quelque chose ! Pour la terre, c’est une catastrophe ! Les micros organismes et les minéraux disparaissent à cause de cela. Il faut qu’il y ait de la succession culturale, arrêter de planter depuis des années au même endroit la même espèce. Il faut varier sinon la terre s’épuise. Ils sont donc contraints d’acheter des engrais pour la relancer, ce qui ne sert strictement à rien. Les paysans khmers font la même chose que ce que nous faisons depuis quarante ans. Hélas, on ne peut sans doute pas les empêcher de passer par nos écueils ! Mais on peut sans doute accélérer la transition et éviter les plus gros dégâts. Ici, ils vont être décuplés puisqu’il n’y aura jamais de soutien de la part de l’Etat pour l’agriculture qui va s’effondrer à toute vitesse.

Le fait qu’il n’y ait que deux saisons aura-t-il des conséquences encore plus dramatiques ?

C’est évident ! Il n’y a pas assez d’eau pour cultiver pendant six mois, puis trop peu pendant le reste de l’année. Ils sont donc un peu « attentistes » et cela ne les encourage pas à trouver des techniques nouvelles. Ils sont en permanence entre deux écueils. Le problème c’est que l’eau arrive de plus en plus tard. Depuis deux ans, la saison des pluies est extrêmement retardée. Localement on voit une évolution. Pour combien de temps ? On ne sait pas ! Mais ça a des conséquences sur la vente de riz. Les riz les plus chers sont ceux qui ont les cycles les plus longs. Ceux qui ne disposent pas de système d’irrigations et ne dépendent que de la pluie sèment quand il commence à pleuvoir. Cette année, au mois de juin et juillet il n’a pas plu suffisamment, la récolte a donc été perdue. Il a faut de nouveau labourer et planter du riz à cycle plus court pour le récolter en décembre.

Quels sont vos objectifs dans les années à venir ?

Les Khmers acceptent ou envisagent de changer de pratique à la seule condition d‘avoir vu sur le terrain que ça fonctionne. Nous avons donc mis en place une démonstration l’année dernière qui n’a pas bien fonctionné du premier coup et ils ont été tentés d’abandonner. Il y a beaucoup de travaux agronomiques en cours mais il faut beaucoup expérimenter et introduire ces démarches peu intuitives auprès d’autres agriculteurs. Nous allons aussi beaucoup nous appuyer sur la vidéo car le réseau internet et le web mobile se développent énormément. À certains endroits, il n’y a pas encore d’électricité mais la 3 ou la 4G est déjà installée. Sur les réseaux sociaux, les paysans khmers dialoguent assez peu en phrases mais avec des images et des émoticônes [icônes web figurant les expressions ndlr]. C’est socialement extrêmement important. Dès qu’ils ont de l’argent, ils achètent des smartphones. Pour eux, voir une formation en vrai ou une vidéo, c’est pareil. Il y aurait un potentiel très important pour développer ces formations collaboratives en lignes, disponibles sur des plateformes adaptées aux pratiques des agriculteurs cambodgiens. On ne peut véritablement travailler qu’avec des personnes qui n’ont pas encore des pratiques très ancrées et qui peuvent changer d’habitudes. Nous visons essentiellement les jeunes, car on ne pourra rien faire de sérieux en moins de cinq ans.