En voyage au Vietnam: suivez la préparation et la visite d’un parrain à sa filleule !
Récit d’une belle journée à la rencontre d’une filleule au Vietnam. .
Tous les noms et toutes les localités ont été changés dans cet article pour garantir l’anonymat des témoins.
Giang a 17 ans. Quand elle parle de son parcours, elle sourit timidement, mais ne cache pas sa fierté. Son histoire commence dans un petit village près de Phan Thiết, au sud-est du Vietnam, dans une famille très pauvre. Petite, elle se souvient avoir fréquenté l’école un ou deux ans, puis sa famille a déménagé à Hô Chi Minh-Ville pour tenter de trouver une meilleure situation. Là, les priorités étaient ailleurs. « Ma mère m’amenait au marché, on vendait du poisson ensemble », se souvient-elle.
Son père, maçon, ne trouvait du travail qu’au jour le jour. L’école n’était pas une question. Trop compliqué, peu de motivations. Et puis Giang a grandi, sans diplôme, sans repères scolaires, comme des milliers d’enfants au Vietnam. Bien que l’école y soit théoriquement gratuite et obligatoire jusqu’à 15 ans, l’UNICEF recensait en 2021 au moins 96 400 enfants déscolarisés en primaire, 307 000 au collège et 845 600 au lycée. Des chiffres qui ne comptabilisent ni les abandons en cours d’année ni les absences prolongées.

Le destin de Giang a échappé à ces statistiques. Il y a quelques années, ayant déjà accumulé trop de retard dans son parcours scolaire, les écoles publiques refusaient automatiquement son inscription. Giang est alors venue frapper à la porte de l’école surnommée par certains « la Love School », une école de charité nichée dans une petite ruelle de la grande ville. « L’école de la dernière chance », comme la surnomment d’autre. « J’avais 15 ans, mais j’avais un niveau de lop 1 [l’équivalent du CP, NDLR]. En deux ans, j’ai validé trois classes, puis j’ai continué à étudier l’été et j’ai passé la 4ème classe [CM1]. Aujourd’hui, je suis fière d’étudier en classe 5 [CM2]. »
« Contrairement aux écoles publiques, ici, on n’exige aucuns frais. On accueille tous les enfants qui ont été exclus, qu’ils soient trop âgés, sans papiers ou simplement trop pauvres », explique Minh, la directrice. Femme dévouée, au service des enfants oubliés du système, elle est à la fois une alliée, une figure de référence et un pilier pour ces derniers, n’hésitant parfois pas à devenir leur tutrice légale auprès des autorités, une démarche indispensable sans laquelle certains n’auraient jamais pu obtenir de papiers. Généreuse, la directrice est cependant chaque année obligée de refuser des centaines de demandes. Faute de moyens et de places.
Derrière Giang, se cache une toute petite fille timide au sourire discret, Linh, 9 ans. Elle est en CE1 à la Love School. Son petit frère est en CP. Linh a 4 frères et sœurs. Mais sa mère a la garde de 4 enfants supplémentaires, ceux de sa sœur. La situation familiale est complexe : son beau-frère est en prison et sa sœur est partie refaire sa vie loin de ces enfants. La mère de Linh n’a pas les moyens financiers d’envoyer ces 8 enfants à l’école. 6 d’entre eux sont donc accueillis par l’école de Minh. Les deux plus âgés, 16 et 17 ans, vendent des tickets de loto dans la rue. Ils n’ont jamais eu la chance de fréquenter l’école. « Ils gagnent maximum 100.000 Vietnam dong (VND) en une journée [l’équivalent de 3,30 €, NDLR] », raconte tristement Minh. Faute d’argent, d’appui administratif et de reconnaissance légale, la scolarité publique est hors de portée pour la famille de Giang et de Linh comme pour des milliers d’autres enfants.

« Les écoles publiques sont censées être gratuites au Vietnam, mais chaque mois, il y a tout un tas de factures pour des frais supplémentaires », explique Nhi, responsable d’une association d’éducation à Hô Chi Minh-Ville, tout en étalant des factures de différentes écoles sur la table : frais supplémentaires obligatoires, uniformes, matériel scolaire… Autant de dépenses fixées par chaque établissement que les familles les plus modestes peinent à couvrir. « Parfois, la facture va bien au-delà. » Certaines écoles imposent des coûts pour l’électricité, l’eau potable, les encas lors des réunions parents-profs, l’intervention d’un professeur d’anglais étranger, ou encore des cours de « life skills » (compétences de vie). « Il faut aussi rajouter une belle somme si l’enfant va à la cantine », continue Nhi.
De fait, il existe une grande disparité de prix entre les écoles publiques en ville et à la campagne. Les familles qui migrent de la campagne à la ville (13,6 % des Vietnamiens ont changé de résidence entre 2010 et 2015, avec 36 % des migrations se faisant des zones rurales vers les zones urbaines) sont confrontées à davantage de difficultés. Non prioritaires dans les écoles proches de leur nouveau logement, les élèves doivent souvent entreprendre de longs trajets et manger à la cantine, ce qui en décourage plus d’un.
Chaque semestre, les dépenses scolaires s’élèvent en moyenne entre 1 et 3 millions de VND (entre 37 à 111 €), selon que l’école primaire se situe en milieu urbain ou rural. À cela s’ajoutent entre 200 000 et 600 000 VND (de 7 à 22 €) par mois pour les frais courants. Et pour les enfants vivant loin de l’école, le coût du déjeuner ajoute encore près de 800 000 VND (environ 30 €) mensuels. Le collège et le lycée publics sont plus chers, atteignant en ville 3 millions de VND (environ 111 €) par mois. Des frais importants qui ne sont pas optionnels, mais imposés par les établissements sans possibilité d’exemption. Les familles qui ne peuvent payer voient leurs enfants exclus, comme ce fut le cas de Thanh, 8 ans, qui vit dans une zone rurale du sud du pays. « Les professeurs ont littéralement refermé la porte de la classe devant la petite fille », explique tristement Nhi en expliquant que les parents, dans l’impossibilité de régler les frais du dernier semestre, ont été informés que Thanh n’était plus la bienvenue.
« Le problème, c’est que, bien souvent les professeurs sont sous-payés », constate Nhi. Le salaire moyen d’un instituteur est de 2 millions de VND à la campagne, soit environ 74 €, et 6 millions de VND en ville, soit environ 222 €. « Là où ils gagnent le plus, c’est avec ce qu’on appelle les extra class : des cours après les cours. Mais bien souvent, les professeurs font en sorte que les connaissances et exercices importants soient vus le soir, et non pendant la journée. »

Évidemment, les extra class sont payantes, et elles sont chères pour certaines familles (50 000 VND le cours en moyenne, soit environ 2 €). « C’est discriminatoire et le gouvernement a le projet de les interdire à partir de septembre 2025. » La décision gouvernementale ne rassure pas pour autant les parents d’élèves sans ressources. En effet, ces derniers craignent que, si les professeurs ne sont pas mieux payés, le système perdure sous une autre forme, peut-être plus couteuse encore : dans des centres externes, en ligne… De quoi faire du droit à l’éducation une promesse inaccessible.
Mais l’argent n’est bien souvent pas la seule cause. Giang et Linh n’ont également pas de papiers d’identité vietnamiens. Et pour cause : elles ne possèdent pas de certificats de naissance.
L’histoire des familles de Linh et Giang n’est pas isolée. Il existe au Vietnam un système administratif rigide qui complique l’intégration de certaines familles.
Pour être enregistrées auprès du gouvernement, les familles vietnamiennes doivent obtenir un livret de résidence obligatoire, le ho khau, dans la localité où elles vivent. Ce livret joue un rôle central dans l’accès aux droits fondamentaux, dont l’éducation. Pour être scolarisé dans une école publique, un enfant doit être enregistré dans la localité concernée.
Or, dans de nombreux cas, les familles n’ont ni les ressources, ni les connaissances administratives, ni parfois l’autorisation des autorités pour obtenir leur ho khau. Il faut, pour en faire la demande, rassembler plusieurs documents, dont le fameux certificat de naissance. Les raisons de l’absence de ce document sont multiples. Depuis des années, Minh reçoit des familles aux situations variées : « L’accouchement est payant au Vietnam, mais, paradoxalement, l’accouchement à domicile n’est plus autorisé. Certaines femmes sont forcées de partir en cachette avant la fin de leur séjour à la maternité. Elles ne peuvent alors pas obtenir le certificat de naissance de leur enfant. Plus tard, cet enfant aura nécessairement des difficultés à être inscrit à l’école. »
Pour les quatre enfants de la tante de Linh, la situation est encore différente : leur père n’a pas déclaré leur naissance et ne peut aujourd’hui signer les documents nécessaires du fait de son incarcération. En son absence, aucun certificat de naissance ne peut être délivré. Ce type de situation se présente également lorsque le père ou la mère est inconnu au moment de la naissance. Dans ces cas-là, il devient extrêmement difficile, voire impossible, d’obtenir un acte de naissance.

Pour les familles issues de l’exode rural, une difficulté supplémentaire s’ajoute au dossier. Le justificatif de domicile est en effet indispensable pour obtenir un ho khau. « La plupart des familles précaires qui quittent la campagne pour s’installer en ville afin de chercher un meilleur travail font face à des problèmes d’attestation d’hébergement », explique Nhi. Être logé par des proches non-propriétaires, dans des habitations non reconnues, ou dépendre de propriétaires peu coopératifs, ne permet souvent pas de bénéficier du précieux sésame. Ce blocage administratif aboutit à une exclusion scolaire pour des dizaines de milliers d’enfants.
Face à ces enjeux, de nombreux acteurs de la société civile se sont mobilisés pour mettre en place des structures alternatives à l’école publique et proposer à ces familles une assistance administrative pour réintégrer leurs enfants dans le système public. Ainsi, dans un quartier excentré de Hô Chi Minh-Ville, loin des tours vitrées et du brouhaha du centre, l’école TNS accueille ceux que l’école publique refuse. Dans cette enclave populaire, où vivent de nombreuses familles cambodgiennes et chinoises immigrées, une femme est à la tête de cette école pas comme les autres : sœur Teresa.
Dynamique, infatigable, elle sillonne les couloirs de l’établissement, passant d’un rendez-vous avec un enseignant à une rencontre avec un parent ou un donateur. Elle connaît chaque élève, chaque situation familiale, chaque difficulté. « Cette année, nous accueillons 220 enfants. Tous ont un point commun : leur statut administratif ou leur situation financière les exclut du système éducatif classique », confie la religieuse. « Dans notre quartier, les frais dans les écoles publiques peuvent monter jusqu’à 4 000 000 VND (134 euros) par semestre. Pour certaines familles, c’est hors de portée. » Environ la moitié des élèves de l’école vivent en effet sous le seuil de pauvreté.
L’école TNS pourrait accueillir bien plus d’enfants. Les demandes affluent. Mais Sœur Teresa est stricte : « Avant d’accepter un élève, je rends toujours plusieurs visites à la famille. Si les parents ont une situation stable et les moyens, je les oriente vers l’école publique. » Pourquoi cette exigence ? Parce qu’elle sait que le chemin reste semé d’embûches.

« Après notre école, les enfants doivent passer un concours pour entrer en 6ᵉ. S’ils ne sont pas prêts, on les garde une ou deux années de plus », explique la directrice. Bien plus qu’un refuge, l’école TNS est une tentative — fragile, mais tenace — de raccrocher les enfants au monde, quand tout autour d’eux semble vouloir les en exclure. Les 10 professeurs engagés et les sœurs de cette école offrent à ces élèves sans papiers, sans moyens, sans place dans les statistiques une chance précieuse : le droit d’apprendre.
Il n’y a cependant pas que le système excluant qui justifie la non-scolarisation des enfants les plus pauvres. « Moins l’entourage de l’enfant est éduqué, plus il y a de chances que l’enfant n’aille pas à l’école », témoigne Hoa, responsable d’un foyer d’étudiants à Hô Chi Minh-Ville. « Ce sont des parents qui ne savent pas remplir les papiers, qui sont perdus administrativement, qui ont besoin d’une assistance », poursuit-elle. « Certains parents ne perçoivent pas l’importance de l’école dès le plus jeune âge. Pour eux, c’est un sujet secondaire », précise Minh. Comme les parents de Giang, dont la priorité quotidienne est de pouvoir se nourrir.
Face aux difficultés de ces familles, l’accompagnement social est souvent décisif.
« Parfois, il ne faut pas grand-chose pour mettre à jour les papiers des enfants. Le plus dur reste de convaincre les parents d’entamer les procédures, explique Minh. Cette année, j’ai reçu 29 enfants sans papiers. Nous avons réussi à en obtenir pour 26 d’entre eux », raconte-t-elle avec détermination. L’enjeu est de taille car le temps de ces enfants est compté : « Quand l’enfant atteint 13 ans, les maternités suppriment les certificats de naissance.
Il faut absolument les obtenir avant, sinon il ne pourra pas entrer en 6ème », détaille Minh. Comme elle, plusieurs ONG locales ou internationales aident à l’enregistrement des familles sans papiers.

« Ce sont généralement les ward officers — des agents de quartier rattachés aux comités populaires locaux — qui nous signalent des familles en situation de précarité dans un quartier », explique Julia, directrice Vietnam de l’association Planète Enfants & Développement depuis 2020.
Retour à la Love School. Dans le brouhaha ambiant, la jeune Giang aide les maîtresses à faire la vaisselle après le déjeuner, tandis que Linh, concentrée, feuillette un livre d’anglais rempli de grandes images colorées. Minh, toujours calme, m’annonce une mauvaise nouvelle : les enfants sous la responsabilité de la mère de Linh ne sont pas présents aujourd’hui. « Je viens d’apprendre qu’ils ont fugué, poussés par leurs deux autres frères et sœurs, ceux qui vendent des tickets de loto. Ils doivent être à la rue », confie-t-elle en essayant de joindre leur famille.
Une réalité brutale émerge : sans cadre scolaire, sans encouragement parental, les enfants sont perdus. Ils prennent des décisions qui les exposent à des situations dangereuses et d’extrême précarité. « Notre souhait, c’est que tous ces enfants qui ont eu un début d’enfance difficile finissent par intégrer l’école publique, retrouvent le chemin d’une scolarité classique… et puissent rêver d’un avenir », soupire Minh. Un vœu qui concerne Giang, Linh et tant d’autres enfants encore laissés de côté : qu’ils osent croire en un avenir à la hauteur de leurs rêves.

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