Sr Anne-Marie : l’éducation change la vie des enfants handicapés au Cambodge

Au sud de Phnom Penh, le foyer Lumière de Miséricorde est un phare dans la nuit pour une vingtaine d’enfants cambodgiens porteurs de handicap. En son cœur, sœur Anne Marie éclaire le chemin de ces jeunes âmes grâce à un sourire, une écoute et une patience à toute épreuve. Dans un pays en pleine mutation, elle a fait de l’accès à l’éducation pour ces populations sensibles son principal cheval de bataille.

Texte et photos : François Camps

Face au portail bleu, le long de la petite route en béton du quartier sinueux de Steung Meanchey, le calme règne en ce début de journée. Un silence bienvenu qui contraste avec le chaos des rues alentour de ce quartier du sud de Phnom Penh. Au petit matin, la capitale cambodgienne est en ébullition : des hordes de mobylettes et de voitures filent dans un ballet incessant, les haut-parleurs des vendeurs de rue crachent leurs slogans racoleurs au son saturé, et les écoliers en uniforme convergent vers les salles de classe. Mais aux abords du foyer Lumière de Miséricorde, un calme apaisant règne, transformant la petite cour arborée en un havre de paix pour les enfants qui peuplent ces murs, dont la majorité portent un handicap.

Au Cambodge, des milliers d’enfants porteurs de handicap sont exclus de l’école, faute de structures adaptées et par manque de moyens. Depuis plusieurs années, Enfants du Mékong soutient leur scolarisation grâce au parrainage et à des centres spécialisés. Au foyer Lumière de Miséricorde, près de Phnom Penh, sœur Anne-Marie accompagne quotidiennement ces enfants vers l’autonomie et l’inclusion.

LE VŒU DE SERVIR

Cette quiétude est l’œuvre de sœur Anne-Marie, la maitresse des lieux. A 42 ans, la religieuse s’occupe de vingt enfants sourds, muets, atteints de malformations ou accusant un retard mental.

A 42 ans, Sœur Anne-Marie œuvre sans relâche pour redonner leur dignité aux enfants porteurs d’un handicap.

Cheveux mi-long, d’un noir de jais, lunettes rectangulaires, chemise blanche aux manches retroussées, elle dégage la force des personnes qui s’engagent sans compter. « J’ai fait le vœu de servir les démunis il y a près de vingt ans et ne compte pas m’en détourner », dit-elle dans un sourire. Sa mission est claire : donner une éducation à ces enfants défavorisés pour qu’ils puissent se bâtir un avenir dans une société cambodgienne encore très inégalitaire. « C’est absolument fondamental. Sans ça, les jeunes porteurs de handicap seront livrés à eux-mêmes. »

Pourtant, sœur Anne Marie n’est pas institutrice. Depuis qu’elle a repris la direction du foyer il y a près de six ans, la femme de foi s’est muée en cheffe d’orchestre. Du matin au soir, elle se porte garante de la mélodie d’espoir qui résonne en ces murs : elle dirige le personnel du centre, cherche des financements et s’active pour que ses protégés puissent suivre une éducation adaptée à leurs besoins. « Nous avons plusieurs écoles partenaires qui enseignent le braille, la langue des signes ou disposent d’un parcours scolaire adapté aux différentes formes de handicap », explique-t-elle. Parmi elles, des structures comme l’ONG française Krousar Thmei, qui a adapté le braille à la langue khmère, ou l’école Lavalla, spécialisée dans le handicap moteur. Enfants du Mékong la soutient également, grâce au parrainage de 14 enfants du foyer et au financement partiel du centre.

RELIGIEUSE PLUTÔT QUE POLICIÈRE

Lorsqu’elle voit le jour en 1983 dans la région rizicole de Svay Rieng, au sud du Cambodge, rien ne prédestinait la petite Danny, comme on l’appelait alors, à œuvrer pour le handicap. Mais le cadre familial, profondément catholique, lui donne rapidement le sens du dévouement. « A l’époque, j’avais deux modèles : mon père, qui a érigé le partage en valeur maitresse ; et sœur Theresa, dont je vénérais l’engagement pour les pauvres », raconte-t-elle. Au fond d’elle, elle savait que tôt ou tard, elle deviendrait religieuse. « Mais j’ai pendant longtemps voulu devenir policière. Je pensais que je pouvais mieux servir la société de cette façon. Surtout je voulais montrer que je pouvais être aussi forte qu’un homme ! »

La femme de foi s’est muée en cheffe d’orchestre

Aujourd’hui, bien des hommes font pâle figure face à sa volonté sans faille. Après avoir finalement rejoint les ordres, à 27 ans, sœur Anne-Marie s’engage auprès des pauvres pendant une décennie. Jusqu’au jour où elle croise le chemin de sœur Marie-Adelphe, la religieuse à l’origine du foyer Lumière de Miséricorde, qui lui propose de prendre sa relève. Au début, la jeune sœur hésite. « Je ne me faisais pas confiance pour m’occuper de personnes avec un handicap, raconte-t-elle. Je n’y connaissais rien, j’avais peur de mal faire. » Très vite, elle s’immerge dans cet univers parfois intimidant, jusqu’à le maitriser sur le bout des doigts. En quelques mois, elle noue des relations profondes avec les occupants du foyer, trouve des financements d’urgence pour répondre aux besoins d’urgence de la pandémie de Covid-19, et apprend toute seule la langue des signes, à force d’observation. « Pour le braille, j’ai encore des progrès à faire », confesse-t-elle.

DES VICTOIRES ET DES PROJETS

Taekwondo, cours de danse ou jardinage, les enfants du centre Lumière de Miséricorde pratiquent toutes sortes d’activités.
Le jeu est un excellent moyen pour les jeunes d’apprendre la coopération et le vivre-ensemble.

Dans ce foyer de deux étages, aux murs clairs et aux salles spacieuses, l’amour que lui portent ces jeunes n’est pas feint. Entre elle et la vingtaine d’enfants, il n’est pas rare d’intercepter un regard malicieux ou une étreinte presque amicale. Parfois, une blague en langue des signes déclenche une volée de rires dans l’assemblée, laissant pantois l’observateur non-initié. La religieuse fait tout pour que les enfants s’épanouissent. Après l’école, les temps libres sont rythmés d’activités. Des cours d’informatique, aux leçons de musique et de danse traditionnelles, en passant par le jardinage, le taekwondo, ou l’initiation aux questions de santé mentale, il y a « tout ce dont les enfants ont besoin pour découvrir leur vrai potentiel », commente-t-elle. « Certains portent un handicap très lourd, donc ces activités servent avant tout à les occuper. Pour les autres, elles leur donnent des clés pour devenir des adultes à part entière, avec des projets et une volonté d’avancer. Une fois en dehors du centre, je ne veux pas les retrouver à faire la manche à la sortie du marché. »

La religieuse a déjà de belles victoires à son actif. Plusieurs élèves suivent désormais des cours à l’université et d’autres ont fait leur entrée dans la vie active. C’est le cas de Davit, devenu monteur dans l’industrie cinématographique cambodgienne. « Jamais je n’aurais eu ce parcours professionnel si je n’avais pas été au foyer Lumière de Miséricorde, raconte le jeune homme de 25 ans, originaire d’une région rurale à trois heures de route de Phnom Penh. A 10 ans, il a dû être amputé de la jambe droite à la suite d’une morsure de serpent qui n’a pas été traitée à temps. « Je devais parcourir à béquilles les quatre kilomètres qui me séparaient de l’école car mes parents étaient trop pauvres pour m’y emmener. C’est rapidement devenu impossible. » Mais l’arrivée au centre, où les transports, la nourriture et le logement sont pris en charge, a « tout changé », raconte-t-il dans un anglais parfait. Dans ces murs, au détour d’un atelier, Davit découvre la photographie et la vidéo. « Je mis suis rendu compte que j’étais doué avec l’image donc j’ai suivi cette voie. Mais sans cette capacité à me dire que les personnes handicapées peuvent y arriver, qu’on m’a inculquée ici, j’aurais baissé les bras. »

VERS LA PRISE EN CHARGE GLOBALE

Des activités qui leur donnent des clefs pour devenir des adultes à part entière…

Ces réussites personnelles et professionnelles sont porteuses d’espoir pour sœur Anne-Marie. « Au Cambodge, la question du handicap est longtemps restée tabou. Pour beaucoup de familles, le handicap d’un enfant est le résultat d’un mauvais karma, de mauvaises actions menées dans une vie passée. Donc au lieu de le prendre en charge, on le cache, on en a honte », déplore-t-elle. Mais grâce au travail de longue haleine mené par des ONG depuis trente ans, « cette perception est en train de changer », reconnait-elle, optimiste. « Le chemin est long, évidemment. Mais grâce au foyer Lumière de Miséricorde et aux autres centres similaires à travers le pays, nous participons à redonner leur dignité aux enfants porteurs de handicap. C’est le seul moyen pour que ces personnes trouvent leur place dans la société. »

au Cambodge, permettre aux enfants handicapés d’aller à l’école

Au Cambodge, des milliers d’enfants porteurs de handicap n’ont pas accès à l’éducation, faute de structures adaptées, de moyens et de superstition. Depuis plusieurs années, Enfants du Mékong soutient leur scolarisation grâce au parrainage et à des centres spécialisés comme le foyer Lumière de Miséricorde, près de Phnom Penh, où sœur Anne-Marie accompagne quotidiennement ces enfants vers l’autonomie et l’inclusion.

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François Camps
François Camps Journaliste Asie Reportages Contact