Vous vous confrontez notamment à la question du mal et des hommes qui l’incarnent.
Oui parce qu’on ne naît pas criminel. Les bourreaux sont des hommes comme vous et moi qu’on ne peut pas juste ranger dans la catégorie des monstres. Si on opère ainsi, on les caricature et on rend inaccessible la mécanique de leur pensée, leur idéologie et leurs intentions. Alors que si on considère le monstre comme un homme, on peut le regarder, l’écouter… Il faut les confronter pour les comprendre. La victime quelque part est condamnée sans cesse à chercher à comprendre y compris ses bourreaux. C’est la grande injustice entre la victime et son bourreau car ce dernier, lui, peut tuer sans chercher à comprendre celui qu’il anéantit. C’est le rapport déséquilibré entre le bien et le mal. Le mal est toujours plus fort. Le bien est quelque chose de plus fragile, plus essentiel, mais il ne s’impose pas. Ce combat entre le bien et le mal est perpétuel, il donne sens à notre humanité, à notre vie, à nos civilisations.
Cela veut-il dire qu’il faut comprendre les racines humaines du mal ?
Oui, et j’irai plus loin, il faut les nommer ainsi que les intentions. La gravité d’un crime ne repose pas sur le nombre de mort mais davantage sur l’intention : que cherche-t-on à détruire ? Si le processus est un processus de déshumanisation, qu’il s’agisse de 500 morts ou 2 millions, la gravité est la même. Qu’est-ce qu’on détruit ? L’idéologie est tellement radicale chez les Khmers rouges qu’ils ont refusé des sépultures aux morts. J’ai fait un film à ce sujet, Le tombeau sans nom, afin de faire une place dans cette horreur au chagrin et au respect des morts. Je crois qu’une œuvre d’art a le pouvoir de donner une sépulture aux âmes errantes.

Mais l’art peut-il réparer les erreurs, les aveuglements du passé ?
L’art ne répare pas. Il peut renforcer la résilience et l’empathie en revanche, et nous mettre devant nos responsabilités. Tout le monde peut faire des erreurs moi y compris, mais lorsqu’un journal titre « Phnom Penh libéré » ou « 3 jours de fête à Phnom Penh », lorsque les Khmers rouges ont pris la ville, il s’agit pour celui qui est à l’origine de ce mensonge de prendre ses responsabilités.
Quand on évoque la réparation, je pense toujours au kintsugi. C’est un art japonais qui consiste à réparer une poterie cassée en sublimant la cicatrice notamment grâce à l’or. C’est à mon sens exactement le rôle de l’art. Il ne répare pas, mais il transforme les réalités, y compris les plus atroces, en quelque chose de regardable, en quelque chose d’artistique.