Qui sont les Moken ? Nomades de la mer en Thaïlande menacés de disparition

Dans les archipels de la mer Andaman, un peuple vit depuis des siècles en harmonie avec la mer et les récifs. Pêcheurs hors pair et nomades des mers, les Moken ont su dompter les immensités marines. Aujourd’hui pourtant, leur mode de vie traditionnel est menacé par la modernité, et l’avenir de ce peuple autrefois apatride est incertain.

TEXTE : GEOFFROY DASSE

Les Moken sont un peuple historique nomade vivant entre la Thaïlande et la Birmanie. Souvent sans nationalité, ils ont longtemps vécu en mer avant d’être progressivement sédentarisés. Aujourd’hui, leurs enfants rencontrent de grandes difficultés d’accès à l’école. Entre préservation culturelle et intégration, leur avenir dépend largement de l’éducation.

Qui sont les Moken ?

Depuis le port de Ranong, la mer d’Andaman s’ouvre comme un horizon de labeur et de promesses. À l’aube comme au crépuscule, le va-et-vient des bateaux rythme la vie. Des pêcheurs thaï et birmans s’affairent à la criée, les uns déchargeant leurs filets lourds de poissons argentés, les autres réparant les coques fatiguées. L’air est saturé d’odeurs de sel, de gasoil et de glace pilée. Tout le monde s’active, chacun tentant de gagner sa subsistance dans ce tumulte portuaire. Un peu plus au large, entre les côtes thaïes et birmanes, émergent de nombreuses îles. Chacune porte sa singularité, par sa taille, la forme de ses rivages Les Moken, derniers nomades de la mer Andaman ou la manière dont les hommes y vivent.

Sur l’une d’elles, Koh Lao, au bord de l’eau, un petit village sur pilotis se dresse, fragile et tenace, où les maisons de bois semblent flotter au-dessus des vagues. La mer y dépose quotidiennement ses offrandes de sacs plastiques et de débris, comme un rappel brutal de la modernité qui rattrape les confins les plus reculés. La vie, pourtant, y demeure paisible. Le silence n’est rompu que par le bruit régulier des filets que des femmes ravaudent sur des planches, ou par les moteurs grinçants des petites embarcations repartant en mer.

Quand l’école est ouverte, une trentaine d’enfants se pressent dans une salle unique, bâtie en dur au-dessus de l’eau. Les voix des élèves, répétant à l’unisson une leçon de thaï, emplissent le village d’un brouhaha qui contraste avec le calme ambiant. À la sortie des cours, le village reprend son souffle. Les enfants, impatients, se jettent dans la mer, indifférents au sable grossier des rivages, fait de coquillages tranchants et de morceaux de plastique plus que de grains fins. Dès l’âge de trois ans, ils nagent avec une aisance naturelle, les plus grands veillant sur les plus petits dans ce terrain de jeu sans frontières.

Nous sommes ici chez les Moken, peuple qui, depuis des siècles, a choisi de faire des flots et des îles son foyer. Autrefois, on les distinguait à leurs grands kabang, ces embarcations de bois dans lesquelles ils vivaient presque toute l’année, voguant d’une baie à l’autre. Leur réputation venait aussi de leur incroyable capacité à plonger en apnée, capables de rester de longues minutes sous l’eau pour pêcher ou récolter. Si beaucoup ont aujourd’hui troqué le bateau pour la maison sur pilotis, leur lien à la mer demeure indéfectible. C’est elle qui nourrit, qui guide et qui façonne chaque instant de leur quotidien.

UN PEUPLE NOMADE

Les Moken n’ont jamais établi de royaume ou de territoire fixe.

Autrefois nomades, les Moken se sont sédentarisés dans des villages au bord de l’eau comme ici, à Koh Lao.

Depuis des siècles, les Moken occupent les eaux de l’archipel Mergui, entre la côte méridionale de la Birmanie et la mer d’Andaman. Leur histoire s’inscrit dans le grand mouvement des peuples austronésiens, qui ont essaimé d’île en île à travers l’océan Indien et le Pacifique. Contrairement à d’autres, ils n’ont jamais établi de royaume ou de territoire fixe et sont aujourd’hui très peu nombreux : on estime leur nombre à quelques milliers, répartis entre la Birmanie et la Thaïlande. En Thaïlande, quelques centaines, principalement dans les provinces de Ranong et de Phang Nga, tentent de préserver leur identité.

Autrefois, leur mode de vie reposait sur la mobilité. Au fil des saisons, ils se déplaçaient en suivant les migrations des poissons, les vents de mousson et les cycles des marées. On les a longtemps décrits comme des « nomades de la mer », vivant sur leurs kabang, véritables maisons flottantes construites en bois de teck et de bambou. Chaque famille y trouvait refuge, et la mer constituait à la fois leur espace vital, leur source de subsistance et leur territoire spirituel.

Ce rapport exclusif à l’océan a forgé une culture originale. Les Moken n’étaient pas des marins de conquête mais des navigateurs du quotidien, capables de lire les signes des courants ou des tempêtes avec une précision empirique. Leur savoir s’exprimait aussi dans la plongée en apnée. Dès l’enfance, ils développaient une capacité remarquable à voir sous l’eau, leur vision s’adaptant pour mieux distinguer poissons et coquillages dans les fonds marins. Ces compétences, transmises oralement, faisaient partie intégrante de leur identité.

Une intégration progressive

À partir du XXe siècle, ce mode de vie a commencé à s’éroder. Les États modernes de Thaïlande et de Birmanie, dans le but de contrôler leurs frontières, ont peu à peu limité les déplacements de ce peuple nomade. Le tsunami de 2004 a ensuite marqué un tournant brutal. De nombreux villages furent détruits, et si la culture Moken survécut, la catastrophe entraîna une sédentarisation forcée.

À l’école du village, des professeurs font l’école aux plus jeunes enfants. Les autres doivent continuer leurs études sur le continent.

Les programmes d’aide humanitaire, en reconstruisant des maisons en dur, ont accéléré leur installation sur la terre ferme. Les kabang ont presque disparu, remplacés par des villages précaires en bord de côte.

L’intégration dans la société thaïe reste difficile. Beaucoup de Moken ne possèdent pas de papiers d’identité et demeurent sans droits reconnus, avec un accès limité à l’éducation, aux soins et au travail légal. Sur certaines îles comme Koh Payam et Koh Surin, le gouvernement thaïlandais a cherché à « protéger » ce peuple en installant des réserves, mais ces mesures ont souvent eu pour effet de transformer les villages en véritables « villages-zoo ».

Les Moken y vivent sous contrôle, surveillés et isolés, tandis que le tourisme se développe autour d’eux. Les visiteurs viennent observer la population, goûter à un folklore réduit à des spectacles et des démonstrations, sans que les habitants ne bénéficient réellement des revenus. Les jeunes travaillent parfois comme guides ou ouvriers précaires pour les touristes, et le mode de vie maritime traditionnel disparaît progressivement. Les enfants, envoyés à l’école publique, apprennent la langue nationale mais délaissent leur dialecte et leurs récits. Cette assimilation forcée fragilise leur mémoire collective et menace la transmission de leur culture ancestrale, réduite à un décor pour le regard des visiteurs.

L'ÉCOLE CONTRE LA PRÉCARITÉ

Aujourd’hui, plus de 150 Moken vivent sur l’île de Koh Lao, au sud-ouest de la Thaïlande, près de Koh Phayam et Koh Chang. La vie à Koh Lao n’est pas simple. L’île est privée, et la propriétaire thaïe y exerce un pouvoir absolu. Les habitants n’ont pratiquement pas de travail, si ce n’est la pêche et la collecte de coquillages pour survivre. Les conditions d’hygiène sont précaires, l’île est jonchée de déchets, et les tensions sociales sont nombreuses. Beaucoup quittent le système scolaire très tôt, incapables de poursuivre leurs études au-delà du collège. L’oralité, autrefois au cœur de la transmission des savoirs marins, disparaît peu à peu avec la sédentarisation forcée, et les jeunes ne reçoivent plus l’enseignement de la mer que leurs ancêtres transmettaient.

Yordrak, un adolescent Moken de 16 ans, aujourd’hui lycéen à Ranong, confie avec nostalgie : « Avant, les enfants adoraient jouer tous ensemble sur le terrain vague et dans la forêt. On s’inventait des histoires, on construisait des cabanes, on passait nos journées dehors. Maintenant, avec l’arrivée des téléphones, beaucoup préfèrent rester chez eux, seuls devant un écran. » Ses mots illustrent la manière dont, au-delà de l’école, la modernité transforme en profondeur la vie des plus jeunes.

L’oralité, autrefois au  cœur de la transmission des savoirs marins, disparaît peu à peu.

 

Pour ceux qui ont la chance d’avoir accès à l’école thaïe sur le continent, l’intégration ouvre de meilleures perspectives. Ils peuvent suivre le programme officiel, apprendre la langue nationale et envisager un avenir différent. Mais ce chemin a un prix : quitter l’île et s’immerger dans la société thaïe signifie souvent abandonner leur mode de vie maritime, leurs traditions et leur langue. Les enfants apprennent les mêmes leçons que tous les autres, mais perdent peu à peu le savoir oral transmis par leurs parents, la connaissance de la mer et les techniques de pêche. Les familles sont alors confrontées à un dilemme : rester isolées sur leurs îles, préserver leur culture mais vivre dans la pauvreté, ou rejoindre le continent, accéder à l’éducation et aux opportunités, mais voir leur identité s’effacer peu à peu. C’est ce fragile équilibre entre intégration et préservation culturelle qui définit aujourd’hui le destin des Moken.

DES FAMILLES ABANDONNÉES

À cela s’ajoutent des drames plus profonds : violences familiales, alcoolisme, malnutrition, maladies. La consanguinité et le manque d’accès aux soins provoquent de nombreux handicaps et troubles de santé, comme des malformations, des problèmes respiratoires ou des surdités. Beaucoup de jeunes grandissent dans un climat de peur et de méfiance, où l’avenir semble limité à la misère.

C’est pourquoi l’éducation et l’accompagnement social sont essentiels. Offrir aux enfants Moken la possibilité d’aller à l’école, de recevoir un enseignement adapté et de participer à des activités éducatives leur permet de rêver à un avenir différent et de faire leurs propres choix. Que ce soit en jouant au football ou en partageant un repas à l’école, chaque moment d’apprentissage devient une ouverture vers le monde extérieur.

Mal entretenus, les villages sont souvent insalubres. Charge à la marée d’en nettoyer les rues chaque jour.

Chris et Angie, donateurs engagés depuis des années pour l’école de Koh Lao, résument ainsi la situation : « Aujourd’hui, les Moken sont un peu laissés pour compte par le gouvernement. Les aides existent mais elles sont rares, irrégulières, et souvent mal adaptées à leur réalité. C’est compliqué de trouver des personnes capables et surtout motivées pour les accompagner sur le long terme. Sans un soutien extérieur, beaucoup de familles se sentent abandonnées et n’ont pas les moyens de s’en sortir seules. ».

Grâce à ces initiatives, les jeunes peuvent envisager leur futur selon leurs envies : continuer à vivre au rythme de la mer et préserver leur culture, ou s’intégrer dans la société thaïe tout en ayant conscience de leur identité. L’éducation devient alors un véritable outil de liberté, leur offrant la possibilité de tracer leur propre chemin, loin des contraintes imposées par la sédentarisation forcée ou l’isolement.

Le midi, les enfants de l’école profitent d’un repas complet qui leur est offert. Une mesure contre la malnutrition et une motivation supplémentaire pour étudier.

Comprendre la situation des Moken

Les Moken font partie des peuples marins d’Asie du Sud-Est. Leur sédentarisation entraîne :

  • La perte de territoire
  • L’absence de papiers d’identité
  • L’accès limité à l’école
  • La précarité économique

L’éducation est aujourd’hui l’un des principaux moyens d’éviter leur marginalisation.

François Camps
François Camps Journaliste Asie Reportages Contact