Comment explique-t-on qu’un pays tout entier ait basculé en si peu de temps et avec une telle radicalité dans une idéologie mortifère dont seul un petit nombre était dépositaire ?
Rares sont les pays qui ont connu des bouleversements aussi brutaux que le Cambodge. Dès leur prise de pouvoir en avril 1975, les Khmers rouges ont imposé une violence inédite en vidant totalement les villes, dont Phnom Penh, et en coupant le pays de tout regard extérieur pendant trois ans, huit mois et vingt jours. Cette mise sous cloche du territoire cambodgien a accompagné l’une des expériences révolutionnaires les plus radicales du XXᵉ siècle.
Convaincus d’accomplir une révolution « plus révolutionnaire » que toutes celles qui les avaient précédés, y compris celle de Mao, les dirigeants khmers rouges n’admettaient aucune limite. Leur projet reposait sur la création d’une société cambodgienne entièrement nouvelle, impliquant d’abord la destruction totale de l’ordre social, politique et culturel existant. La violence n’était pas une dérive du système, mais bien son principe fondateur.
Dans cette logique, chaque échec renforçait la radicalité du régime. Plus la révolution peinait à produire les résultats escomptés, plus les dirigeants multipliaient la traque de « l’ennemi intérieur », nourrissant une paranoïa d’État et une spirale de violences meurtrières. Entre 1975 et 1979, le génocide cambodgien a profondément meurtri la population.
Mais la souffrance du peuple cambodgien ne s’est pas arrêtée avec la chute du régime de Pol Pot. Dans l’après-Khmers rouges, la priorité pour de nombreux habitants fut d’abord de survivre et de se nourrir. La période d’administration vietnamienne, qui a suivi, s’est révélée complexe et marquée elle aussi par des abus et des violences.
Ce n’est qu’avec la fin de la guerre froide, la chute des blocs communistes et la signature des Accords de Paris que le contexte géostratégique a évolué, entraînant le retrait du Vietnam et ouvrant la voie, sur le long terme, à la mise en place de mécanismes judiciaires et d’un travail de mémoire. Un processus lent, marqué par de nombreuses difficultés et tractations, mais essentiel pour la justice et l’histoire du Cambodge.