Enfants d’hier, l’histoire inspirante d’anciens filleuls

Ils sont serveurs dans un restaurant, avocats ou enseignants. Chacun à leur manière, ils témoignent du pouvoir de transformation de l’école avec en toile de fond cette question : qu’est-ce que réussir sa vie ?

Avec sa nouvelle websérie «Enfants d’hier », réalisée par Xavier Guignard, l’association Enfants du Mékong propose une leçon de courage et d’espérance. Ils ne partaient de rien, mais ces enfants d’hier se sont construit un trésor à force de courage et d’efforts : l’estime d’eux-mêmes et la fierté du chemin parcouru !

 

 

«Nous vivons dans un monde injuste ! Moins vous êtes instruit, moins vous avez de chance de décrocher un bon job ! ». Debout devant les colonnes du Palais de Jus – tice de la ville de Cebu, la deuxième ville la plus peu – plée des Philippines, Manuel s’exprime avec aisance devant la caméra. Le jeune avocat n’a pas beau – coup de temps pour lui, mais a accepté de répondre à quelques questions par amitié pour Enfants du Mékong. Derrière ses lunettes légèrement fumées, le regard de Manuel est franc et posé. L’homme en impose et l’on sent qu’il est habitué aux respon – sabilités et aux prises de parole en public. Tenue soignée, sourire à l’aise, on a du mal à imaginer que Manuel n’a pas grandi dans cet environnement privilégié. Pourtant, quand il parle des rares oppor – tunités qu’un milieu défavorisé offre à un enfant, il sait de quoi il parle.

MANUEL

«Je suis l’aîné d’une famille de 8 enfants et je viens d’Inayawan. » Pour le jeune Cebuano, la simple évocation du nom de son quartier est un aveu de ses origines modestes. Inayawan, c’est le bidon – ville des chiffonniers. L’emplacement de l’ancien incinérateur devenu décharge à ciel ouvert où, du matin jusqu’au soir, des années durant, les familles Enfants d’hier, l’histoire inspirante d’anciens filleuls les plus pauvres se relayaient pour tenter de trou – ver dans les ordures des uns les revenus des autres. Essentiellement des matières recyclables à revendre au poids pour gagner quelques pièces. «À 9 ans, j’étais chiffonnier », confie le trentenaire qui n’hé – site pas à relier l’analphabétisme de son père à sa condition misérable.

HAN

Autre pays, même constat pour Han. La jeune femme est originaire du nord-ouest du Cambodge, de la province d’Oddar Meanchey, mais habite désormais Siem Reap, la ville la plus touristique du Cambodge, celle des temples d’Angkor. Souriante et légèrement intimidée par la caméra, Han se confie cependant volontiers sur son parcours : «J’ai très tôt compris que la connaissance était une chose essentielle : il fallait que j’étudie pour avoir un emploi qui me permette de bien gagner ma vie. Pour moi et ma famille !» Comme Manuel, elle ne cache pas ses origines misérables : « Mes parents savaient à peine lire. Ils n’ont jamais pu m’aider.» Élevée par ses grands-parents quand ses parents se sont séparés, Han a toujours connu le labeur et l’effort. «Les gens vont au marché pour se nourrir, nous, nous devions trouver notre nourriture dans la nature autour de chez nous.» Au quotidien, Han attrapait des grenouilles, allait chercher l’eau et trouvait toute sorte de petits emplois pour tenter de gagner un peu d’argent.

SON NO

Un schéma que l’on retrouve souvent dans les familles pauvres du Cambodge, du Laos, de Thaïlande ou du Vietnam. Son No, un autre héros de la série « Enfants d’hier », le raconte avec ses mots à lui : « Quand j’étais en CM2, mes parents n’avaient plus d’argent. Ils sont partis en Thaïlande pour trouver du travail.» À 10 ans à peine, le jeune garçon reste seul chez lui pendant deux ans, et doit apprendre à se débrouiller : il apprend à cuisiner, mange seul. «Le matin je me levais seul et, le soir après l’école, je rentrai seul dans une maison vide. Je pleurais quand je croisais des familles sur le chemin en pensant à la mienne.» Son No sourit de cet aveu innocent, mais ses yeux trahissent l’émotion qui le traverse. Assis dans la pénombre d’une salle de l’école secondaire dont il a la charge, le jeune directeur d’école n’a pas honte de raconter ses difficultés d’antan ni peur de reconnaître qu’il lui est parfois arrivé d’avoir envie d’abandonner. C’est le lot des enfants qui portent des charges parfois trop lourdes pour leurs frêles épaules. Qu’il s’agisse de Manuel, Han ou Son No, tous ont failli abandonner, tous ont connu le désespoir. À force de courage et grâce au parrainage, la honte a laissé la place à une force admirable, à un refus de la fatalité. Cela donne d’autant plus de poids à leur témoignage.

 

 

SING SONG

Ce désespoir, cette volonté de tout abandonner, Sing Song les connait bien. Il les a souvent côtoyés dans son enfance. Attablé à un café branché de Phnom Penh, il l’avoue presque hardiment : «J’ai parfois même pensé à me suicider». Le jeune homme était gardien de bétail dans un environnement très rural : «Là-bas, l’école n’était pas valorisée. On se moquait de nous, on nous rabaissait parce que nous apprenions à lire.» Mais un livre a tout changé : «À 13 ans, j’ai été parrainé par l’association Enfants du Mékong». Un parrain en Europe accepte de payer chaque mois pour aider et encourager Sing Song à aller à l’école. «Au Centre d’Enfants du Mékong, nous avions des cours de philosophie et j’ai découvert ce livre inspiré de la vie de Bouddha.» Ce sera une révélation pour le jeune homme qui commence à appliquer à sa vie quotidienne les préceptes découverts. À commencer par le précepte qui va changer son regard sur l’existence : on a tous des problèmes et des difficultés, mais les obstacles surmontés comptent davantage et méritent d’être célébrés.

UNE ÉCOLE POUR FAMILLE

Une devise que Han aurait pu faire sienne également. Lorsqu’elle rentre en grade 7 (l’équivalent de la cinquième), sa vie prend un nouveau tournant. Grâce au parrainage avec l’association Enfants du Mékong, elle est accueillie dans un centre pour continuer ses études sans plus avoir à se préoccuper ni de sa nourriture, ni de gagner de l’argent pour sa famille. Pour la première fois, elle se sent autorisée à se concentrer sur ce qu’elle aime : l’école. Le sourire de la jeune fille s’élargit quand elle évoque la vie dans le Centre : «C’était une grande famille, nous étions comme des frères et sœurs», souligne-t-elle ! Mais plus important encore, c’est là-bas qu’elle découvre les métiers de l’hôtellerie restauration, des secteurs qui deviennent rapidement sa passion : «Le métier de serveur est fatigant et difficile, mais j’aime les opportunités qu’il m’offre de rencontrer de nouvelles personnes et de discuter avec elles.» La jeune fille ne se départit pas pour autant de son sens des responsabilités et de son devoir vis-à-vis de ses parents : «Mon plus grand rêve serait de pouvoir aider ma mère et de pouvoir lui payer une maison dans les années à venir.» Un rêve devenu possible grâce à son parrain, mais aussi au courage et aux efforts de la jeune fille qui reconnaît volontiers : «Pour moi, c’était important de travailler vite pour aider à mon tour ma famille». Sa formation professionnelle, rapide et exigeante, lui a permis de concilier ses envies avec cette réalité financière.

4 PARCOURS RÉUNIS

L’amour de son métier, la passion pour les autres, c’est aussi ce qui réunit nos quatre protagonistes. Pour Sing Song, la révélation se fera très tôt, dès les bancs de l’école. Décentré de ses propres problèmes, il pressent que l’enseignement qu’il reçoit à l’école n’est pas très ajusté. «Au Cambodge, les professeurs parlent et les élèves écoutent. Ils sont très passifs. Quand je suis devenu moi-même professeur, je me suis dit qu’il fallait que je fasse les choses différemment!» Le jeune professeur œuvre désormais à faire en sorte que les élèves soient acteurs de leurs propres apprentissages pour transformer de l’intérieur les usages et les mentalités de son pays. «Quand on a la connaissance, on peut vivre une meilleure vie.» Ce n’est pas une posture ou un vœu pieux, c’est une conviction forgée à l’épreuve du feu et des larmes. Les plus grandes et les plus solides, fruit de l’expérience : «Peu importe la taille de ta maison ou de ta voiture, l’enjeu pour chacun, c’est la paix intérieure.»

UN ENGAGEMENT PARTAGÉ

Dans le nord du Cambodge, dans une zone rurale similaire à celle dans laquelle le professeur a grandi, Son No partage l’engagement de Sing Song pour transformer de l’intérieur son pays. « Quand j’ai compris la chance qu’était le parrainage, j’ai voulu challenger ma vie personnelle et continuer mes études pour le meilleur. Il n’était plus question d’abandonner!», confie celui qui a désormais sous sa responsabilité des centaines d’enfants, dont plusieurs vivent, comme lui à l’époque, sans parents. «Mon métier c’est l’éducation et notamment celle des plus pauvres ! Je suis heureux de pouvoir aider à mon tour! » explique avec émotion Son No en affirmant que tout cela n’a été possible que grâce à son parrain. Reconnaissant et inspiré par la démarche généreuse de celui qui l’a soutenu des années durant, Son No a créé dans son école un internat pour les élèves qui, comme lui, n’ont plus leurs parents. Là, ils peuvent bénéficier d’une chambre, d’une cuisine et d’un petit potager pour se concentrer sur leurs études.

« LE PARRAINAGE, C’EST MAGIQUE »

Retour à Cebu aux Philippines, où Manuel partage l’enthousiasme de ses condisciples. «En un mot [le parrainage], c’est un miracle, c’est magique», s’exclame-t-il dans un large sourire. Pour Manuel, tout a changé quand il a rencontré l’association Enfants du Mékong. «Aujourd’hui j’instruis pour la Cour pénale des Philippines les affaires liées à la drogue.» Un poste à haute responsabilité qui, sous la présidence de Rodrigo Duterte, a pris une ampleur considérable. «Peut-être que, si je n’avais pas été aidé par l’association, je serais devenu l’un de ces criminels», confie avec lucidité le jeune avocat conscient de ses responsabilités. «Je dois être sage, parfois je n’en dors pas de la nuit. Moi-même, avant d’être parrainé j’ai été confronté à la drogue et j’en ai consommé.» La révélation coûte au jeune homme qui s’est légèrement raidi devant la caméra, mais ce dernier continue, laissant parler son cœur d’une voix douce : «Il faut parfois savoir donner des secondes chances», explique-t-il sobrement, espérant un jour devenir un exemple pour d’autres et pouvoir faire quelque chose pour ces enfants qui dorment sur le trottoir, encore aujourd’hui, de l’autre côté de sa rue. Tirer les forces d’une expérience difficile pour accompagner ceux qui n’ont rien. Aimer et aider sa propre famille malgré ses faiblesses et par là même devenir un modèle pour d’autres. Voilà les ambitions de ces «Enfants d’hier», devenus aujourd’hui parents, éducateurs, références morales. Une inspiration qui pose un regard différent sur le succès et la réussite : «Le succès, c’est participer plus. C’est pouvoir donner davantage aux générations qui nous suivent », conclus Sing Song, le philosophe de la bande.