Ekkalak, un grand frère donné à tous 

Au cœur de la misère urbaine, un jeune thaï invité par quelques prêtres missionnaires à donné du temps aux plus démunis à découvert la joie du don et des larmes. La gentillesse et la simplicité d’Ekkalak ont marqué tous ceux qui l’ont côtoyé ces dernières années. Un bambou qui a vécu à ses côtés a tenu à témoigner de son parcours exemplaire.  

Proche des bidonvilles de Klong Toei, un petit immeuble se fond discrètement dans la jungle de bitume de Bangkok. Loin des quartiers d’affaires, il n’y a dans le voisinage aucune haute tour de verre ou de métal. Derrière une grille, quelques motos attendent sagement et au-delà, à l’intérieur du petit immeuble de 4 étages, des mouvements et des rires attirent l’attention. Nous sommes devant la maison des Xaviériens, une communauté de prêtres missionnaires qui assurent une présence et une écoute pleine de compassion au cœur de la misère urbaine de la capitale thaïlandaise. Dans cette mission, les pères Edgar et Erasto, tous deux mexicains, et le père Augustin, congolais, ne sont pas seuls. Il y a quelques volontaires français dont je fais partie et surtout 7 volontaires thaïlandais. Des jeunes qui donnent de leur temps et de leur énergie pour aider les autres.  

Parmi ces volontaires thaïs, il y a Gang, 16 ans, qui est comme un petit frère pour tous, Peter, 17 ans, une boule d’énergie. Ping, 19 ans, un garçon débordant d’amour et son frère Pao, 24 ans, toujours plein d’attentions pour chacun. Il y a aussi Plug, 20 ans, le grand romantique de la maison, et puis Tony, 20 ans, le garçon le plus gentil que vous puissiez rencontrer.  

Mais au milieu de tous, il y a un jeune qui se démarque. Plutôt petit et costaud, joueur de foot de rue émérite, Ekkalak Ngualyue sait toujours envoyer le ballon au fond des cages, quel que soit le nombre de ses adversaires. Cheveux noirs et un peu en pagaille, tout le quartier le reconnaît et scande son prénom à chaque match. Ekkalak a 30 ans et vient d’une famille très modeste de Chiang Rai, grande ville du nord-ouest du pays. Sa mère y vit toujours, avec ses quatre sœurs. Elle y fait pousser du café et quelques fruits qu’elle vend dans la rue. Le jeune homme n’a pas de nouvelle de son père. Ekkalak sait juste qu’il vit dans la campagne de Chiang Rai avec une autre femme.  

Dans le bidonville, Ekkalak s’avance sûr de lui. Dans les ruelles salles, au milieu des abris de fortune faits de quelques planches et de bâches publicitaires sous les ponts des autoroutes aériens ou en bordure des anciennes voies ferrées, le jeune homme sait exactement où il se rend. Devant une porte close, il appelle les habitants sans brusquerie. Une voisine jaillit de nulle part, expliquant qu’ils ne sont pas là. « Je repasserai », lance-t-il en souriant. Plus loin, c’est un vieil homme qu’il salue devant chez lui. Une vie de labeur na pas suffi à lui permettre de loger sa famille. Derrière lui, sa fille serre dans ses bras un nourrisson. Le bébé vit ici, au milieu des déchets, sans véritable toit sur la tête. Le vieil homme se plaint et Ekkalak lui sourit en retour en promettant qu’il reviendra prendre des nouvelles du bébé. « J’essayerai d’apporter un repas pour la maman », ajoute-t-il.

Cette détresse des habitants de Klong Toei, Ekkalak la connaît bien. Il la côtoie depuis sept ans. Depuis sa rencontre avec les Xaviériens qui l’ont invité à partager leur engagement et leur quotidien auprès des plus pauvres et des plus fragiles : les enfants et les malades dans les bidonvilles. Lui qui n’avait pas grand-chose, il a découvert ici, au cœur de cette pauvreté urbaine ignorée du plus grand nombre, qu’il pouvait donner de sa personne et de son temps pour visiter les malades et les personnes âgées, qu’il possédait un trésor inestimable pour les autres : son écoute et son attention. Ekkalak a découvert ses richesses du cœur qu’il met volontiers au service de sa mission et un goût immodéré pour la vie en communauté. Cette communauté qu’il décrit comme une «famille du monde», riche de toutes ces nationalités réunis sous un même toit et dans un seul et même objectif, être présent pour les plus démunis, devenir leurs amis et ainsi leur montrer que leur vie est précieuse 

Pourtant, tout n’a pas toujours été facile. Au début, les visites étaient même très difficiles pour Ekkalak. « Je ne connaissais personne à Bangkok et les habitants du quartier n’étaient pas très accueillants », confie-t-il en se remémorant ses premiers pas dans le quartier. Lorsqu’il allait visiter des personnes âgées, certaines l’invectivait : « tu fais quoi ici ? Je ne veux pas de visite, va-t’en ! » Alors, il partait, respectueux de leur liberté. Mais fidèle, il revenait le lendemain, et le surlendemain, et cela, tous les jours sans jamais abandonner. Jusqu’au jour où, proposant de l’aide, donnant de la nourriture, s’intéressant à leur vie, leur posant des questions, s’essayant par terre humblement pour écouter, il a petit à petit vaincu cette peur de l’étranger et de l’inconnu pour se faire une place au cœur de la communauté. « C’est ainsi que tout a changé », résume-t-il simplement. À force de passage, il a commencé à connaître beaucoup de famille ainsi que leurs histoires. Il était accueilli à bras ouverts et avec le sourire. Il est tombé amoureux de la vie des autres. Passionné par l’écoute, il est devenu le livre sur lequel les gens écrivent pour se sentir mieux. Tout ce qu’il entendait et recevait, il le partageait le soir venu avec ses amis dans la maison des Xaviériens, confiant chacune des personnes qu’il a rencontrées à la bienveillance et à la prière de tous.  

Depuis, Ekkalak est devenu un pilier de la communauté de Klong Toei, au point que certains s’inquiètent sincèrement quand le jeune homme laisse passer plusieurs jours sans les visiter. C’est le cas de grand-mère Sahad. Il y a quelque temps, la vieille femme refusait toutes les visites. « À chaque fois que quelqu’un passait la voir, elle disait vouloir mettre fin à ses jours », explique avec une soudaine gravité le jeune homme. Un jour, alors qu’Ekkalak et un prêtre se sont rendus chez elle une nouvelle fois, Sahad tente de se suicider à l’aide de médicaments. Les deux hommes interviennent immédiatement, tentent de l’en dissuader, mais la femme n’écoute pas. « C’est l’un de mes souvenirs les plus bouleversants », explique Ekkalak se remémorant la scène, se revoyant retenant plusieurs fois Sahad pour l’empêcher de passer à l’acte. Depuis, la vieille dame et le jeune homme sont devenus les meilleurs amis. Ekkalak a redonné le goût de vivre à Sahad en l’emmenant dans ses visites et en l’invitant à son tour à aider les habitant dans les bidonvilles. « L’histoire de Sahad est vraiment un témoignage d’espérance, se réjouit Ekkalak. Des histoires comme celle-ci, il y en a tous les jours à Klong Toei, et encore aujourd’hui ! »  

Parmi les volontaires, Ekkalak est comme un grand frère. C’est le plus ancien et celui qui les a tous guidés dans le bidonville aux débuts de leur mission. C’est lui aussi qui s’occupe des programmes de visite de chaque journée et qui constitue les groupes. Toujours armé de son sourire, il a ce don unique pour toucher le cœur de tous et apporter le geste ou la parole de tendresse, de douceur ou de réconfort attendu ou nécessaire. Comme lorsqu’il passe sa main sous la tête de cette petite fille atteinte de macrocéphalie qu’il connaît si bien à force de visite. Il lui fait quelques chatouilles sous le menton pour la faire sourire. Pendant la visite, il traduit les choses simples que certaines dames âgées lui racontent. «Ekkalak ฉันอยากตายเพราะลูกๆ ทอดทิ้งฉัน และฉันอยู่คนเดียว.» Et lui de traduire : «Elle dit qu’elle veut mourir parce que ses enfants l’ont abandonnée et qu’elle est seule.» Coutumier de cette détresse exprimée de manière déchirante, Ekkalak ne s’y habitue pas, mais sait aujourd’hui y répondre. Il ne peut pas changer le destin. Il est là pour écouter, et souhaiter du courage en tenant d’une main ferme et courageuse celle de cette femme en pleure. Être là, présent, pour elle, tout simplement et humblement.  

7années de visites, 7années d’histoires, 7années d’écoute, de partage, de rencontre et de charité. Ekkalak est aujourd’hui sur le départ. Il va quitter ce quartier et cette maison qu’il a tant aimé. Non pas pour se détourner du chemin parcouru, mais pour continuer autrement sa route, riche de tout ce qu’il a appris et reçu ici. «Encore plus riche de tout ce qu’il a donné», souffle-t-il dans un mélange de joie et de tristesse. Désormais son projet est de se rapprocher des siens. De retourner dans sa ville à Chiang Rai, auprès de sa mère et ses sœurs, et pourquoi pas continuer à semer sa présence joyeuse et pleine de compassion auprès des plus pauvres là-bas. «J’ai reçu beaucoup d’amour ici : Sabai di Talawela, Susu talawela, talawale Keng, Sawadi tchan Lak Teh» conclut-il telle une promesse dans sa langue natale. «J’irai toujours bien, toujours du courage, toujours fort, bonjour, je t’aime» 

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Antoine Besson
Antoine Besson Rédacteur en chef du magazine Asie Reportages Contact