
« La nuit du 20 décembre 1849 (…), dans une cabane sur un haut rocher taillé à pic sur la mer… quelqu’un veille. C’est le tigre de Malaisie, SANDOKAN ! » Pratt a toujours aimé jouer à cela : esquisser une case, deux cases, parfois trois, y ajouter ce qu’il faut de petite phrases sibyllines, et… clac ! ferrer ses lecteurs. Cela s’appelle l’art de l’incipit. Et en BD, dans ce domaine, Pratt est définitivement le maître.
Naturellement, l’histoire de cet album sorti tout récemment en librairie vaut autant par son romantisme et son « antihéroïsme » que celle de Sandokan le tigre de Malaisie. Héros d’Emilio Salgari – « le Jules Verne italien » – Sandokan est presque un inconnu de ce côté-ci des Alpes.
Prince pirate, ennemi juré de l’affreux lord Guillonk, amoureux transi de la jolie (et blonde) Marianne, ce géant chevelu aux yeux d’un vert brûlant ringardisé par le petit écran dans les années 70, vient rejoindre la longue liste des héros « prattiens », malins, cyniques, insolents, flegmatiques, droits et cependant capables de roueries, courageux et cependant capables de lâchetés…
Mais pour en revenir à l’histoire de cet album inédit, Alfredo Castelli aurait aimé, dit-il dans sa préface, « inventer un récit émouvant sur la façon dont (il a) réussi à récupérer (cette) histoire. Comment, par exemple, un vieux marin aveugle (la lui a) remise lors d’une nuit de tempête alors qu’un éclair déchirait le ciel. Comment… » Pas du tout : ces 48 planches, il les a retrouvées dans un carton, dans son garage, rien de plus.
En réalité, le Sandokan de Pratt correspondait au départ à une commande du journal italien Il corriere dei piccoli – journal pour lequel travaillait Alfredo Castelli – mais Pratt venait, très peu de temps auparavant, de créer son Corto Maltese. Sandokan est donc passé « à la trappe », c’est-à-dire dans le carton d’Alfredo Castelli. Résultat, l’album que nous découvrons aujourd’hui n’est pas complet, mais c’est un tel plaisir de retrouver le trait fin, la maîtrise absolue des contrastes de Pratt et son exceptionnelle aptitude à concevoir des personnages incarnés et au charisme si magnétisant que ce détail s’oublie bien vite.
J.-M.G.
Sandokan, le tigre de Malaisie
Hugo Pratt, Mino Milani
Éd. Casterman, 80 p., 18 €